GMEM : Musiques à voir

 - Zibeline

Le festival Les musiques semble s’inscrire dans la continuité d’une manifestation qui depuis plus de 25 ans diffuse les musiques écrites de son temps. Mais il en a discrètement infléchi le cours. Débutant par une sirène mécanico’electro’acoustique  et se concluant, lors des 48h Chrono de la Friche, par un cabaret aléatoire carrément électro, le festival du Centre National de Création aura donné beaucoup de sons à voir. Non pas en y ajoutant du spectacle, mais dans le geste même  qui les produit.

En commençant par la très belle, très poétique et très intime installation sonore de Benjamin Dupé. Dans la petite salle du Merlan, durant trois jours, des groupes d’une trentaine de spectateurs se sont succédé dans un espace méticuleusement architecturé par Olivier Thomas. Partout, des objets sonores. Doux, roulants, soufflants, tournants, vibrants, que l’on voit vibrer. Les chocs sont des murmures occupant le silence, le spectacle du son est magique, comme si les spectateurs, ensemble, habitaient un instrument nouveau. Des billes roulent, du sable s’écoule dévoilant des sentences, la lumière oriente subtilement le regard. Puis des pas s’inscrivent dans le sable, et une voix s’élève, racontant le voyage d’Eurydice, la curiosité d’Orphée, son démembrement. Cela s’éteint, et l’on quitte à regret cet espace où on a vu naître le son. Puis on réalise, étonné, l’incroyable performance mécanique de ce petit monde où chacun des phénomènes sonores a nécessité un bricolage savant, une invention plastique, un minutieux réglage pour que tout se déclenche à la seconde, et au millimètre…

De Bali à Java

«Quand on a pas les moyens de voyager, il faut suppléer par l’imagination.» Cette maxime de Debussy aurait pu coller parfaitement au voyage initiatique offert à un public enchanté le 16 mai aux Archives départementales. Enchanté et subjugué par Alain Neveux, son piano préparé et la partition des Sonates et Interludes de John Cage, explorateur de nouveaux champs sonores, et de la rupture avec le cercle d’occident initiée par Debussy. Vis, boulons et caoutchoucs minutieusement placés entre les cordes du piano pendant la préparation de l’instrument, étape d’égale importance à l’interprétation des œuvres, permettent alors au pianiste d’avoir sous les doigts un véritable instrument à percussions poétiques. L’évocation du gamelan, de peaux, métaux, et de sonorités plus surprenantes les unes que les autres nous emmènent par les sonorités mais aussi l’esprit, la pensée et les structures, de Bali à Java, en Inde, en Chine, au Moyen-Orient ou encore en Afrique noire au gré des pièces de celui qui voulait «faire du monde entier une musique». Le spécialiste du genre Alain Neveux a de son toucher onctueux fait sonner et résonner à merveille chaque note d’un clavier aux timbres si distincts, et colorés.

C Barré s’éclate, Le Pladec transcende

De l’extérieur (Port) vers l’intérieur (hall de La Criée), l’Ensemble C Barré invitait à venir partager en déambulant ; à se charger de sons, agir, ne pas s’installer. Leur Concert éclaté réserve des surprises : In Memoriam Escher de Saed Hadadd pour flûte alto, interprété par Julie Brunet-Jailly, avec son prélude mélancolique puis guirlandes de notes sur trois registres. Puis Canto de Pascal Dusapin (soprano, clarinette, violoncelle) aux modes de jeux surprenants. Kiyoto Okada, soprano, se sort habilement de tessitures extrêmes malgré une prononciation aléatoire. Sébastien Boin dirige avec énergie Homenaje a Chillida, création de Miguel Galvez-Taroncher, pièce sulfureuse. Christophe Bertrand, dans Skiaï, rend subtile l’indifférenciation des timbres (violon-violoncelle, clarinette-flûte, piano). Ekaïn du basque Félix Ibarrondo, nous rappelle les accents chers à son maître Ohana, dans l’expression et la violence. Rémi Delange, clarinette basse, sons amples et mouvants, joue Féline de Georges Bœuf, pièce sensuelle où de longues phrases atterrissent sur des trilles ou arpèges : clins d’œil à la panthère noire et aux films éponymes de Jacques Tourneur et Paul Schrader.

Une mise en bouche aux goûts variés pour mieux goûter, dans la grande salle, l’extraordinaire palette de Fausto Romitelli dont le triptyque Professor Bad Trip (Lesson I, II, III.1998-2000) était revisité (Professor/Live) par la chorégraphe Maud Le Pladec. Deux danseurs : Julien Gallée-Ferré, Félix Ott et un musicien, Tom Pauwels, guitariste-acteur, entourent l’Ensemble belge Ictus, dirigé par Georges-Elie Octors. Romitelli aime mélanger les genres, de la composition savante acoustique aux sonorités rock acides, sans négliger les aspérités de la musique électronique. Un son en perpétuel mouvement, qui se développe, se «salit» par ajouts d’autres éléments. C’est théâtral, violent parfois (nombreuses saturations). Une chorégraphie étonne : les danseurs miment, jouent, vivent les sons, doubles éphémères de nos propres angoisses et désirs. La musique est image, jeu avec le rideau, les lumières, les mains sont les accords du piano : saisissant ! Membres déglingués sur les sonorités électriques, courses effrénées, longues plages d’immobilité pour mieux entendre. Décidément, la musique se voit plus aisément lorsque les corps sont partitions.

YVES BERGÉ, FRED ISOLETTA, AGNES FRESCHEL

Mai 2012

Le Festival Les Musiques  du GMEM, Centre National de Création Musicale, s’est déroulé du 9 au 19 mai 2012 à Marseille.

Fantôme de Benjamin Dupé sera du 7 au 13 mars 2013 au Théâtre du Merlan.

Bibliothèque départementale des Bouches-du-Rhône
20 rue Mirès
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04 13 31 82 00
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Klap
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5 rue du Petit Versailles
13003 Marseille
04 96 11 11 20
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La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/

La Friche
41 rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 95
http://www.lafriche.org/

Le Zef
Scène Nationale
Avenue Raimu
13014 Marseille
04 91 11 19 30
lezef.org