Célimène Daudet et Khatia Buniatishvili font souffler un vent nouveau sur la Roque d’Anthéron

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Célimène Daudet et Khatia Buniatishvili font souffler un vent nouveau sur la Roque d’Anthéron - Zibeline

Nous avions déjà dit tout le bien que nous pensions du dernier enregistrement de Célimène Daudet. Le même choix d’œuvres était au programme du concert du 5 août donné au Festival de la Roque d’Anthéron. Soit une sélection de compositeurs injustement méconnus, ayant tous fait leurs armes entre leur Haïti natal et le Conservatoire de Paris. Entendues en « live » conjointement à de belles pages lisztiennes, les œuvres de Justin Élie, Ludovic Lamothe et Edmond Saintonge se parent d’un lyrisme nouveau. Les Chants de la montagne du premier se font profonds et purs, sublimés par quelques cymbalisations de cigales. Les Feuillets d’album du second font affleurer les sanglots. L’Élégie-Méringue du dernier s’y fait dionysiaque. Les danses – Danzas, Méringues – sont enfin d’une tenue remarquable, et appellent autant à l’admiration silencieuse qu’au désir de valser. Jusqu’à la pianiste même, quelque peu mobile sur son siège, toujours prompte à esquisser, d’un lever de main ou d’un mouvement d’épaule, un geste musical lourd de sens. Une merveille, dument acclamée.

Peu de qualificatifs siéent autant à Khatia Buniatishvili que celui, pourtant éculé, de romantique. Le programme – remodelé d’ailleurs au dernier moment – de son concert du soir n’en démordait pas. On y retrouvait son proverbial Liszt, dont la magnifique Consolation n°3 ou encore la transcription du tonitruant Prélude et fugue en la mineur de Bach, originellement écrits pour orgue – et cela s’entend. Tour à tour sublime de retenue, forte de ce toucher aérien qui est devenu sa marque de fabrique, et d’une gourmandise contagieuse sur les nombreuses envolées qui jalonnent la partition, la pianiste géorgienne fait siennes la ferveur mais aussi la mélancolie de pages délicates et versatiles. Elle dispose de la technique, certes, mais aussi et surtout de la personnalité requises pour s’y imposer. C’est à nouveau un goût si personnel du spleen que l’on retrouve sur le célèbre Prélude en mi mineur de Chopin ou encore sur son Scherzo n°3. Les morceaux s’enchaînent d’ailleurs davantage au gré des humeurs qui traversent les pièces qu’en suivant une quelconque – et souvent artificielle – cohérence historique. Satie se fond dans Chopin, Bach dans Schubert. Du compositeur baroque, Khatia Buniatishvili ne retient ici que les tubes, mais surtout les transcriptions, étonnamment peu voire pas du tout créditées. Celles du célèbre aria de la Suite pour orchestre n°3, des pièces pour orgue ou encore du Concerto pour hautbois de Marcello. Et tout fonctionne : mieux encore, sur Les Barricades mystérieuses de Couperin, intercalées entre Chopin et Liszt, le jeu confine au génie. Un brin savonneuse, la Rhapsodie Hongroise n°2 revue et corrigée par Horowitz ne manque cependant pas de panache. Mais Buniatishvili ne conclut jamais sur un morceau d’épate : le Marcello magnifiquement entonné, c’est encore sur le Clair de Lune de Debussy qu’elle achève le récital. Une fois de plus, le public est aux anges – et nous aussi.

SUZANNE CANESSA
Août 2021

Ces concerts ont été joués au Parc de Florans dans le cadre du Festival de la Roque d’Anthéron, le 5 août.

Photos © Valentine Chauvin