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Nelson Goerner et Lio Kuokman à La Roque d’Anthéron

Géants romantiques

Nelson Goerner et Lio Kuokman à La Roque d’Anthéron  - Zibeline

Deux symphonies de Beethoven répondaient tour à tour à deux concertos de Liszt, lors du programme de la nuit du piano du 13 août, sous la conque du parc du Château de Florans.

Pour affronter des œuvres de Liszt aussi difficiles que Totentanz ou le premier concerto pour piano, le Sinfonia Varsovia entourait Nelson Goerner. La fluidité et la profondeur du jeu du pianiste argentin rendit avec une bouleversante acuité l’évocation de la danse macabre de Totentanz. Dès les premières mesures martelées, l’atmosphère sombre de la pièce est mise en scène, parcourue de fulgurances, d’éblouissements, de traits d’une impossible virtuosité, qui deviennent évidence sous les doigts du soliste, le piano se fait harpe, vent, source… Le thème du Dies Irae médiéval scande la partition, dont le caractère théâtral est souligné par d’ébouriffants contrastes de rythmes, de dissonances où brille le « Diabolus in musica ». Aux explosions orchestrales s’oppose la fragilité de notes perlées, nues, rêverie posée sur l’éphémère beauté de l’existence, alors que la fin se hâte, en accélérations que plus rien ne semble pouvoir retenir avant la tempête finale.

Nelson Goerner donne en deuxième partie une lecture inspirée du Concerto n°1 en mi bémol majeur S.124. Magicien aux couleurs irisées, il offre un voyage où toutes les émotions affleurent, mélange de fragilité et de passion. La respiration des phrases s’accorde à celle du monde, on est suspendu à ce miracle de fluidité, d’expression. Drame, épopée, retournements, tension, drame, chant, miracle des longs trilles, démoniaque virtuosité, ivresse, profondeur, tout se conjugue en une version d’exception. Le pianiste accordera deux bis à un public subjugué : le délicat Andante de la Sonate en la majeur de Schubert, dont le calme douloureux trouve son paroxysme dans l’orage qui balaie le clavier avant un apaisement onirique ; le Caprice italien, extrait de la Suite Napoli de Poulenc déclinait ses vibrantes acrobaties, ses ruptures, ses élans lyriques, son regard ironique de dandy, élégante et subtile fantaisie…

Lio Kuokman attentif à chaque musicien dirige l’ensemble avec une énergie communicative, transforme peu à peu l’orchestre, lui fait partager son ardeur, et l’emporte dans la verve de l’Ouverture des Noces de Figaro mozartiennes en bis après les Symphonies n°7 et 5 de Beethoven. Les danses se succèdent dans la n°7, vivement menée, avec ses rythmes particuliers, sa palette variée, « apothéose de la danse » dira Wagner. Puis résonne avec dynamisme le fameux « pom pom pom pom » de la n°5 dite Symphonie du Destin. Le Sinfonia Varsovia est particulièrement à l’aise dans les excès beethovéniens, ses larges épanchements, son tonus, ses temps fortement marqués, ses crescendos, ses enthousiasmes auxquels le public répond avec ferveur !

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2018

Double concert donné le 13 août au parc du Château de Florans, dans le cadre du Festival International de piano de La Roque d’Anthéron

Photographies 
Nelson Goerner © Samuel CORTÈS
Lio Kuokman © Samuel CORTÈS