Tous dehors... enfin ! après les canicules de juin revient en octobre à Gap

Gap, arts urbains et paysagers

• 4 octobre 2019⇒5 octobre 2019 •
Tous dehors... enfin ! après les canicules de juin revient en octobre à Gap - Zibeline

Tous dehors… enfin ! Le festival des arts de la rue de La Passerelle n’aura jamais si bien porté son nom, accueilli aux premières journées caniculaires du mois de juin à l’orée des HautesAlpes.

Pas moins de 34 000 spectateurs pour accueillir les 17 spectacles de cette 7e édition. Carton plein dès le vendredi soir, dans le touffu parc de la Pépinière. Aux envolées malicieuses des circassiens de La Contrebande(Bal Trap), sur un suave tube soul de Wendy René, répondait plus tard dans la soirée le blues rocailleux de Blues-O-Matic Experience et son batteur automate. Le lendemain, les spectateurs matinaux traquaient la pose nonchalante de l’acrobate Rémi Luchez sur son fil de fer, suspendu à sa microperformance sans cesse réitérée : 4 branches de bois, un rouleau de fil, 2 pieds chancelants… et une pince taquine. Durant le week-end, les formes se suivirent sans se ressembler, charriant leur lot de public tenace, parfois présent sur place une heure avant le début des propositions. Thématiques d’actualité : le Cirque Rouages traînant sa dizaine de bidons en plastique à travers les rues pour évoquer avec finesse l’exode, leurs lourdes caisses de bois se faisant tour à tour bagages, embarcations ou précaires abris (Boate). Mais aussi des formes plus légères, tel le théâtre de table de La cour singulière posé dans la cour arborée d’une école, pour une irrésistible fable contant la déconfiture de néo rurbains découvrant la campagne (Tire-toi de mon herbe Bambi !).

Village d’entresorts

Les abords de la rivière Luye accueillaient un village d’entre-sorts, pour de saisissantes découvertes : le mini campement de Teatrimobili (Cies Girovago e rondella & Dromosofista),deux bus aménagés en mini écrin hébergeant chacun trente-cinq spectateurs, levant le rideau sur une saga familiale. Les parents aux tempes argentées, passés maître dans l’art de la marionnette, y présentaient Manoviva, poignante et virtuose mise en abyme sur la vie de deux acrobates de poche ; les enfants jouaient Antipodi, époustouflant théâtre de figures aux allures oniriques. Des bijoux du théâtre d’objets, noyés dans de précédents festivals estivaux, prenant ici toute leur dimension dans un espace-temps à leur échelle. Place au théâtre également, avec deux seuls en scène appelant une cohorte de personnages. Dans l’Usine Bodin, devant une tablée couverte d’une nappe en papier de bon aloi et d’une dizaine de verres de rouge, Jean-Pierre Bodin usait de son phrasé de conteur pour nous narrer l’épopée de l’Harmonie municipale de Champigny, concluant son spectacle par l’arrivée réelle de l’Harmonie de Gap dans un final pétri de panache et d’émotion. Ailleurs, c’était la trépidante comédienne Marie-Magdeleine qui conviait au plateau les névroses de sa famille au grand complet, dans un jeu très caubérien (Cie Mmm…, La famille vient en mangeant).

Respirations et formes monumentales

Au gré des déambulations, des rues de la vieille ville au jardin du Centre diocésain, le spectateur pouvait glaner quelques respirations bienvenues. Assis sur le kiosque en bois de la Fausse compagnie, pour y ressentir la vibration des instruments de musique classique, avec les montagnes en toiles de fond (VibratO, la volière) ; ou au gré des ruelles, pour se faire cueillir par Pedalo Cantabile, improvisant un tour de chant autour du vélo karaoké. Plus loin, plus tard, pour participer à l’édification d’un mur de kaplas (Maison-Mur-Château, Cie Le Bazar Palace), ou encore jeter des mots en pâture au slameur Arthur Ribo qui en faisait son miel (Le Concert dont vous êtes l’auteur).
Le Collectif La Meute se chargeait quant à lui de la forme monumentale, remettant au goût du jour un agrès oublié : la roue de la mort. À la monstration trop évidente d’un danger spectaculaire, les deux acrobates préféraient miser sur la lenteur, créant une douce transe au son des riffs de guitare, pour effectuer… 78 tours, tutoyant la cime des arbres dans l’activation de leurs roues métalliques autour d’un essieu géant. Aérien et envoûtant, grand spectacle de rue faisant frissonner le public à l’unisson, telle une partition de plein air ; celle-là même qui est chère à Philippe Ariagno, qui créa le festival en 2013.

Une saison hors les murs en 3 jours          

Malgré une fréquentation exponentielle, le directeur de la Passerelle souhaite privilégier le qualitatif au quantitatif, en continuant « de mêler petites et grandes jauges, installations plastiques atypiques… Avec un maximum de vingt-cinq spectacles pour en contrôler les saveurs, être à l’écoute des projets. À l’avenir, j’envisage de m’engager sur une ou deux créations par édition. Bâtir finalement une saison, comme dans nos murs à l’année, mais hors les murs et sur 3 jours ! »Pour asseoir son rayonnement, Tous dehors a avant tout besoin de se voir pérennisé dans ses budgets. Faute de financement confirmé dans les temps, pas de volet au Domaine de Charance cette année, sublime balcon montagneux dominant la ville. C’est pourtant l’une des singularités de l’événement : utiliser avec délicatesse le patrimoine du territoire, pour investir l’espace urbain mais aussi naturel. C’est ainsi à Charance l’an dernier que la circassienne Fanny Soriano imagina la proposition paysagère Silva (qui sera accueillie par le Citron Jaune aux Marais du Vigueirat en mai 2020). Et c’est dans l’ancien couvent de La Providence que Luke Jerram posa son Museum of the Moon la même année, pour une « immersion astrale » ayant drainé 8 000 spectateurs.

Dynamique de territoire

Avec un budget ayant quadruplé en sept éditions (passant de 50 000 à 200 000 euros), le festival est certes doté. Mais le manque de concertation entre les partenaires empêche encore d’entériner la dynamique de territoire amorcée. Aux tutelles – État, Région, Département, et dans une moindre mesure, Mairie – se mêlent aussi les Mécènes des Cimes : 49 commerces et entreprises pour 2019, sollicités par Philippe Ariagno : « je construis ce pari aussi avec les acteurs privés. Venus sur la potentielle source d’attractivité que représente l’événement en termes de développement économique, ils en ont aussi découvert l’enjeu artistique, l’endroit du partage ». Dix d’entre eux ont même joué le jeu de suivre le directeur de La Passerelle en juillet dernier au festival Chalon dans la rue de Chalon-sur-Saône, via l’insolite dispositif Dans la peau d’un programmateur. Complicité renforcée, et implication de bon augure pour la suite de l’aventure, même si en aucun cas les fonds privés ne se substituent aux fonds publics : « ma mission est d’intérêt général, je suis le porteur des engagements d’une politique culturelle, dont se portent garantes les institutions. Les Mécènes des Cimes constituent une force supplémentaire, dans cette aventure qui se doit d’être portée collectivement. »

Les enjeux pour se pérenniser

En touchant une population qui ne fréquente pas le théâtre à l’année, Tous dehors (enfin !) a contribué à changer l’image de La Passerelle. Conforté dans son essor, le festival pourrait explorer d’autres pistes : développer un pan réflexif (tables rondes thématiques, rencontres), pérenniser sa présence à Charance, s’associer avec des artistes locaux pour rayonner sur le territoire… Et avant tout, maintenir la gratuité, un acte fondateur des arts de la rue. « La scène nationale doit se faire le reflet de la création contemporaine, et les arts en espace public en font partie. C’est à mon sens un réflexe naturel, j’ai la conviction que la discipline recèle des propositions formidables et encore trop méconnues, et constitue un bel atout pour toucher d’autres publics. Mais les scènes généralistes qui explorent ces champs devraient être accompagnées financièrement. Les arts de la rue impliquent de réelles compétences à développer. En outre ils ne génèrent pas de recette, et constituent donc un coût supplémentaire et de vrais risques pour une structure qui a déjà une saison à équilibrer », souligne Philippe Ariagno. En attendant, rendez-vous ce week-end à Gap pour Futiles perspectives, dans le cadre du programme Curieux de Nature. Entre deux entrechoquements dekaplas de La Mondiale Générale, qui a imaginé cette forme spécialement pour la forêt domaniale des Sauvas, on y entendra peut-être le brame du cerf…
JULIE BORDENAVE
Septembre 2019

Tous dehors (enfin) ! s’est tenu à Gap du 31 mai au 2 juin 2019.
Futiles perspectives joue les 4 et 5 octobre dans la forêt de Sauvas
La Passerelle, 137 boulevard Georges Pompidou, Gap, 04 92 52 52 52, theatre-la-passerelle.eu.

Photographies :
78 tours © Julie Bordenave
78 tours 03 © Philippe Ariagno
Vibrato © Julie Bordenave

Théâtre La Passerelle
137 boulevard Georges Pompidou
05000 Gap
04 92 52 52 52
http://www.theatre-la-passerelle.eu/