Funambules : entre doc et fiction, le film de Klipper nous embarque dans la nef des Fous

FunambulesVu par Zibeline

• 16 février 2022⇒23 février 2022 •
Funambules : entre doc et fiction, le film de Klipper nous embarque dans la nef des Fous - Zibeline

Le dernier film de Ilan Klipper (ACID 2020) devait s’intituler Les Fous à la ville, un titre explicitant d’emblée le sujet choisi par le réalisateur : suivre les patients d’hôpital psychiatrique hors les murs de l’Institution. Le titre Funambules lui a été préféré. Plus poétique. Plus proche aussi de ce que ce film nous propose dans son fond et sa forme.

Entrer dans les mondes étranges, douloureux, vertigineux, de malades qui avancent sur le fil de leur folie. Le faire grâce à un exercice d’équilibre cinématographique entre documentaire et fiction, entre scènes prises sur le vif et scènes pré-écrites, jouées, organisées. Corde raide et balancier pour ce film mosaïque où apparaissent tour à tour les trois principaux Funambules choisis au casting.

Aude, une frêle trentenaire vit recluse dans un pavillon parisien au milieu des bois, protégée par ses parents désemparés. Aude tourne en boucle, mélange les formes et les couleurs, décrit ce qu’elle fait comme une présentatrice, un simulacre de micro aux lèvres – petite cuillère ou stylo. Aude aime ce qui brille, danse et rêve d’un prince charmant punk « parce que les punks c’est joli ». Caméra posée, le réalisateur la place dans les bleus, roses, oranges et violets de son univers mental et imagine un scénario sur mesure pour elle : une nuit, elle s’échappe au fil de l’eau sur une barque. Plus bouleversant encore, Yoan, d’origine camerounaise. Grande carcasse déambulant dans les jardins de l’hôpital, rappant des textes de sa composition dans un flow ininterrompu. Triplant, quadruplant ses mots : waou waou waou ! Improvisant des odes à la beauté de l’automne, un hymne au soleil, le chant de douleur d’un vieil enfant blessé, une lettre de haine et d’amour à son père absent. Avec son free style sans rimes (ni raison), il aide en souriant une jeune fille à écrire, Yoan si doux qui porte un « taureau en lui » ! Et puis le vieux Marcus dans ses 150 m2 parisiens envahis d’objets récupérés à la poubelle. Clochardisé dans son propre appartement. Sale et ronchon. Anar amer. Marginal en butte à la « normalité » qu’on cherche à lui imposer. Ilan Klipper lui invente une fille qui viendrait avec un camion ranger et vider son capharnaüm. En vain.

À ces trois-là s’ajoutent d’autres figures comme celle d’un SDF fâché avec sa famille, seul à en mourir, à en devenir fou. Celle d’un ex-danseur, impeccable sur ses photos de jeunesse, ex-enfant non désiré, fragile, blessé, vivant aujourd’hui dans un appartement transformé en taudis, pour une dernière danse sur les ruines de sa vie.

Le réalisateur, après son documentaire de 2011, Sainte Anne, hôpital psychiatrique, s’intéresse à nouveau au monde de la folie. Il dit avoir voulu que les spectateurs rencontrent ces gens-là de la même manière que lui-même les a rencontrés. Il dévoile par des dispositifs de mise en scène adaptés à chacun, ce qui les unit : une souffrance intolérable et une absolue solitude.

ELISE PADOVANI
Janvier 2022

Sortie : 16 mars