Trois femmes d’Iran aux Rencontres à l’échelle

Fresque persaneVu par Zibeline

Trois femmes d’Iran aux Rencontres à l’échelle - Zibeline

Dans Les forteresses, Gurshad Shaheman relate le parcours de trois iraniennes aux vies façonnées par les évolutions politiques de leur pays.

Pendant trois heures, la Place aux armes du fort Saint-Jean prend des airs d’immense salon persan. Sur des banquettes couvertes de tapis, quelques spectateurs ont le privilège d’être au cœur de l’espace scénique des Forteresses. Leur auteur et metteur en scène, le franco-iranien Gurshad Shaheman, installe ses invités au plus près des trois narratrices de la soirée. Trois femmes d’Iran qui, alternativement, évoquent les souvenirs marquants d’une existence en miroir avec l’histoire récente de leur pays. Pièce fleuve construite comme une fresque, Les forteresses relatent comment le fait politique agit sur l’intime, comment des vies basculent ou se réadaptent en réponse à un régime qui anéantit la moindre pensée émancipatrice. On partage chaque instant de leur récit comme autant de luttes pour la dignité. Aux moments d’insouciance sous l’œil bienveillant de leur grand-mère, véritable vigie familiale, succèdent les années étudiantes et premières expériences militantes qui déboucheront sur la chute du Shah. Mais les aspirations démocratiques des manifestant·es sont rapidement taries et trahies par la frange conservatrice de la révolution, qui viendra à bout, dans une extrême violence, de la mouvance progressiste. L’instauration de la République islamique a des conséquences drastiques sur le quotidien de la population, particulièrement lorsqu’on est une femme, laïque et engagée. Les mariages arrangés préexistaient au régime des mollahs, mais la masculinité toxique répandra ses pires agissements sous la bénédiction des Gardiens de la révolution. Des époux éclairés et bienveillants se transforment en tyrans, le Code pénal est aboli au profit de la charia, la communauté universitaire décapitée, les lapidations publiques survivront au changement de siècle. Dans les années 80, la guerre avec l’Irak parachève un climat de ténèbres qu’aucune résistance ne peut désormais éclaircir.

Occident fantasmé

Confrontées aux murs du fondamentalisme religieux, les trois héroïnes, à l’image de la société iranienne, exploitent la moindre brèche pour y nicher une parcelle de liberté. Pour deux d’entre elles, cette liberté prend la forme de l’exil ; en Allemagne pour l’une, en France pour l’autre. La troisième refuse de s’enfermer en Europe : « Je préfère choisir ma prison ». Loin de l’Occident fantasmé, ce sont d’autres formes d’humiliations et de persécutions que vont subir ces réfugiées. Et ce n’est pas une naturalisation chèrement acquise qui mettra un terme aux discriminations. Comme pour exorciser l’emprise des mollahs, oublier l’interdiction des bars et cabarets, Les forteresses sont ponctuées d’interludes musicaux où danse et chant populaires rappellent combien le peuple d’Iran aime se divertir. Les forteresses, ce sont aussi les murs de courage et de détermination que ces femmes érigent à l’intérieur d’elles-mêmes, pour ne pas s’effondrer et préserver avant tout leur intégrité et celle de leurs enfants. Parmi eux, Gurshad Shaheman. Car l’une des femmes est sa mère et les deux autres sont ses tantes. Sur le plateau, elles assistent au feuilleton de leurs vies et concluent la pièce de leurs mots, en persan, que traduisent les actrices qui leur ont prêté voix et corps. Toutes trois fières et respectueuses des choix de chacune.

LUDOVIC TOMAS
Septembre 2021

Photo © Agnès Mellon

Les forteresses ont été jouées les 26 et 27 août, dans le cadre des Rencontres à l’échelle, au Mucem, Marseille.