Moi ce que j’aime c’est les monstres, un roman graphique d'Emil Ferris

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Moi ce que j’aime c’est les monstres, un roman graphique d'Emil Ferris - Zibeline

Roman graphique inclassable et troublant, Moi ce que j’aime, c’est les monstres a d’abord été refusé par 48 éditeurs états-uniens ne sachant pas comment appréhender ce manuscrit de 800 pages : s’agissait-il d’une autobiographie ? Du Chicago pauvre des années soixante ? Du Troisième Reich et de l’Holocauste ? C’est justement son mystère, son côté hybride et sa distinction de tous les standards communément admis qui vont convaincre l’éditeur Fantagraphics de publier cette œuvre en deux tomes.

L’héroïne, Karen Reyes, est une petite fille chicagoane brillante et fantasque, habituée à côtoyer la mort dans un quartier où meurtres et suicides sont monnaie courante. Pour apprivoiser la brutalité du quotidien et les traumatismes de chacun, elle déchiffre le monde à travers les monstres qu’elle aime, se métamorphose en loup-garou, mène une enquête sur la mort d’une voisine juive. Ses recherches la plongent dans les années sombres de la République de Weimar et de l’Allemagne nazie. Karen scrute ses voisins, vibre au rythme des vies crues de ses proches, s’abreuve de comics d’horreur et de peinture classique, dilue la réalité dans un univers fantasmagorique pour la rendre plus supportable… ou plus saisissante ? Alternant la couleur et le noir et blanc, l’ouvrage est d’une esthétique pétrie d’émotion, d’étrangeté, d’expressionnisme allemand, de mauvais genre. De Johann Heinrich Füssli à Frida Kahlo, les références foisonnent et ne cessent d’interpeller.

Nous sommes ici face à une entreprise relevant du défi pour une auteure de Bande dessinée quinquagénaire qui se découvre sur le tard et dans des conditions extrêmes : piquée par un moustique, on lui diagnostique une méningo-encéphalite. Elle ne peut plus marcher et sa main droite n’a plus de mobilité. Qu’à cela ne tienne : elle se scotche un stylo bille multicolore à la main et dessine avec acharnement. Pendant quatre ans, trait par trait et sans jamais récupérer tout à fait sa dextérité d’antan, elle couvre les carnets à spirale rassemblés dans cet ouvrage. Il en résulte une œuvre qui fascine et qui happe, saluée par Art Spiegelman et récompensée par de nombreux prix : BDGEST’ art comics 2018, Fauve d’or 2019 d’Angoulême, Grand Prix de la critique 2019. À lire absolument.

MARION CORDIER
Mars 2019

Moi ce que j’aime, c’est les monstres, Livre premier, Emil Ferris, traduit par Jean-Charles Khalifa
éditions Monsieur Toussaint Louverture, 34,90 €