Les corps insolubles de Garance Meillon aux éditions L’Arpenteur

Franchir les frontièresLu par Zibeline

Les corps insolubles de Garance Meillon aux éditions L’Arpenteur - Zibeline

« Ils n’auraient jamais dû se rencontrer »… Ne vous fiez pas à cette amorce de roman à l’eau de rose. Le dernier ouvrage de Garance Meillon, Corps insolubles, n’en est absolument pas un ! Improbable, certes leur rencontre, mais qui ne se dissoudra pas dans la mièvrerie. Celle de Frédéric, enfant battu né dans une cité parisienne des années 70, et d’Alice, qui s’est consacrée à la danse et a fui le milieu petit-bourgeois de sa famille dijonnaise. Le texte s’orchestre autour de la nuit en moto demandée par Camille, la fille des deux protagonistes, à Samuel, son « copain » (exècrés les termes de « compagnon » ou « petit ami » et résignation au neutre « copain »). La relation d’Alice et Frédéric se dévoile en un fantastique kaléidoscope, où les temps se croisent, se bousculent, se mêlent. Aucune linéarité, à l’image de ces destins improbables, dans un enchaînement de chapitres qui se répondent et s’éclairent en une chorégraphie bouleversante.

Une large fresque se dessine à travers les personnages et leurs tribulations, l’Histoire frappe à la porte, les classes sociales s’esquissent, hermétiques, malgré les ponts que la « réussite » financière semble créer… La drogue entre en scène, réponse aux violences subies. Pas de pathos appuyé, surtout pas, une grande finesse d’écriture, une distance avec les mots qui est celle aussi, infrangible, entre les êtres, la fusion restant l’exception miraculeuse et brève. On voit Alice et Frédéric grandir, l’une formée à la discipline exigeante de la danse classique qui demande de s’oublier jusqu’à ce que l’on « atteigne la pureté du mouvement, [et que] l’on a enfin le droit de redevenir soi-même », l’autre, braqué par l’arme de son père, doit fuir sa propre maison, l’autre qui entendit un jour la musique de La Callas à plein volume répandue dans les barres d’immeubles et sut qu’il y avait là quelque chose de son destin. Les récits emmêlés deviennent légende et construisent Camille, la ville conserve l’empreinte des vies et c’est au tour de la jeune femme d’y poser ses marques… Profonde, sensible et parfois drôle, se tisse une narration souple et aisée.

MARYVONNE COLOMBANI
Février 2021

Les corps insolubles
Garance Meillon
éditions L’Arpenteur, 18.50€