Retour sur le festival Question de danse 2020

Formes et pensées entrelacéesVu par Zibeline

Retour sur le festival Question de danse 2020 - Zibeline

À la faveur du festival Question de danse, créations, projets en cours de fabrication et rencontres ont rendu compte d’une production traversée par un état « de grâce et d’urgence ».

L’urgence de la parole pour construire face au public une œuvre de la maturité, tel l’Entretien chorégraphique 2Jean-Christophe Paré et Jean-Christophe Boclé tentent à découvert de convoquer mémoire du corps et de l’esprit. « On a la phrase, et on va prendre tous les mots et créer des modules » indique J.-C. Boclé à J.-C. Paré avant que celui-ci ne mobilise chaque infime partie de son corps dans une gestuelle mémorielle. Ici, l’entretien chorégraphique n’est pas une leçon de danse ni une répétition mais bien une construction chorégraphique publique née de leurs expériences respectives en France et à l’étranger, de leurs parcours d’artistes, d’enseignants et de chercheurs, et de leur confiance mutuelle : « Un moment mystérieux de la recherche et de son incarnation » émaillé de mots-clefs (méduse, cœur, matière, inspiration, expiration, méridien), nourri d’un même amour pour la danse baroque, prétexte au souvenir de figures tutélaires (Lucinda Childs, Francine Lancelot). Une conversation sensible, intelligente, offerte avec l’humilité des artistes de talent.

L’urgence de se masquer pour retrouver le sens de la fête en faisant sien le carnaval comme rituel ancestral. Ainsi La cinquième saison imaginée par Christian Ubl comme « une fantaisie poétique du pouvoir » à laquelle s’associe le public par le port de masques (portraits de personnages célèbres) et des gestes collectifs filmés et projetés en miroir. Sa création en devenir a la folie gangréneuse, depuis le plateau jusqu’aux gradins, dans ses excès et ses débordements provoqués par des meneurs de jeu au tempérament explosif. Chant, cris, injonctions, explosions de furie contagieuse : la tribu en délire -communauté de corps sexués- se lance dans une incantation de l’adieu à la chair qui trouvera son salut dans la deuxième partie du projet sur le carême, autre acte sociétal, politique et symbolique fort. Speed dans son rythme, exubérante dans sa forme, La cinquième saison fonctionne à merveille auprès du public en mal de rassemblement physique et de mystique.

La grâce d’un voyage dans l’histoire du vêtement chorégraphié par Balkis Moutashar qui, après des soli conçus pour des musées ou des monuments historiques, crée Attitudes habillées pour le plateau. À la manière d’un tableau maniériste et de la statuaire antique, la création embarque un quatuor dans une succession de tableaux esthétiques où le corps, en prise avec le vêtement, les coiffes et les apparats, se trouve empêché, contraint dans son mouvement et son déplacement. Tantôt marionnette ou girouette, tantôt équilibriste, le voici cherchant à s’émanciper des figures imposées dans un environnement sonore en osmose ou en décalage avec la narration. Surgissent alors les images d’une silhouette affaissée, d’une marche dégingandée, d’un corps corseté perdant pied de son axe central, à la dérive, d’une cérémonie royale, d’un pantin désarticulé en ombre chinoise… Une chorégraphie cousue avec du fil de soie qui ne demande qu’à se densifier au-delà de sa représentation picturale.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Novembre 2020

Attitudes habillées – Le quatuor a été créé les 8 et 9 octobre, Entretien chorégraphique 2 et La cinquième saison ont été présentés le 12 octobre à Klap Maison pour la danse, Marseille.

Photo : Attitudes habillées, Balkis Moutashar © Mirabelwhite