Au Festival d'Avignon, The Fountainhead, une plongée virtuose qui ne laisse aucun répit à la pensée critique

Fontaine libéraleVu par Zibeline

• 13 juillet 2014⇒19 juillet 2014 •
Au Festival d'Avignon, The Fountainhead, une plongée virtuose qui ne laisse aucun répit à la pensée critique - Zibeline

Ivo van Hove a adapté et mis en scène le roman d’Ayn Rand avec une virtuosité remarquée. Ce qui accentue sans doute le danger de son message idéologique. Car le spectateur est plongé dans un discours extrêmement maitrisé, son regard est guidé d’écran en écran, sur une scène morcelée dont chaque espace est enregistré puis projeté en gros plans. Chaque tension dramatique appuyée par une musique jouée en direct, tout se fait à vue, manipulations scénographiques, plans d’architecte, mixages des sons et des lumières. Durant plus de quatre heures les comédiens incarnent les personnages avec une grande conviction et sans distance, en néerlandais, et on ne perd pas une miette de l’expression des visages. Mais vers quoi nous emmène cette plongée virtuose qui ne laisse aucun répit à la pensée critique ?
Il est question d’un architecte génial. Qui ne veut rien concéder. Qui a raison, en est sûr, l’impose. Howard Roark est une figure de l’artiste asocial, qui ne construit pas pour la collectivité mais pour lui-même, pour son sens du beau, qui est absolu. Une vision très datée de l’artiste en albatros, remise au goût du jour par les libéraux, qui vénèrent Ayn Rand : la romancière a par ailleurs écrit La Grève, qui fait l’apologie des casseurs des mouvements sociaux. Sa vision romantique du génie incompris se double de l’apologie d’un magnat de la presse à la WR Hearst, en plus salace. Le défenseur d’une architecture sociale est un manipulateur pervers, tandis que l’architecte qui prend en compte les désirs de ses clients est un lâche sans talent. Howard Roark finit donc par faire sauter «son» habitation collective, puisque ceux qui y ont travaillé ou y vivent sont des parasites…
Outre l’apologie de l’attentat on assiste aussi à une scène de viol, où la femme frigide prise de force finit bien sûr par prendre son pied et par aimer son taciturne architecte. Les autres personnages féminins sont une mère abusive, et une cruche cocue qui croit à la vertu du travail social.
Bref le propos est insupportable, même si le metteur en scène affirme qu’il fait coexister les points de vue : très clairement, le roman comme la mise en scène donnent raison au violeur individualiste fomenteur d’attentat et pourfendeur des parasites.
Comment la forme peut-elle être aussi réussie ? Peut être que justement, cette manière d’en mettre plein la vue et de guider à ce point le regard, de morceler les corps dans des espaces individués où l’on entend essentiellement des voix intérieures, n’est pas complètement étrangère à la pensée néolibérale, sinon fascisante, défendue par le spectacle ?

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2014

The Fountainhead a été joué du 13 au 19 juillet au Festival d’Avignon

Photo :  The Fountainhead © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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