Au Primed : l'après guerre bosniaque

Focus BosnieVu par Zibeline

Au Primed : l'après guerre bosniaque - Zibeline

Sélection très hispanisante au Primed 2021, section Mémoire de la Méditerranée. Sur les quatre films en lice, trois réalisateurs espagnols. Le 4e est signé par un Français et traite de l’exhumation de Franco. Avec un focus sur le traumatisme majeur de la fin du XXe dans cette partie du monde : le conflit en ex-Yougoslavie.

Angel Leiro et Airy Maragall ont déjà tourné chacun de leur côté des films sur la Guerre des Balkans. Les voici réunis dans la réalisation de Postwar Album qui suit le photographe de guerre espagnol Gervasio Sánchez. Ce dernier a documenté le siège de Sarajevo en 92. Il y revient régulièrement pour retrouver les enfants qu’il a photographiés alors, jouant dans les rues. Devenus adultes, parents, ils commentent les vieux clichés, leur donnent soudain chair et vie. Edo, le petit garçon de 5 ans rencontré durant l’incendie de la National Library Sarajevo, dont le rêve de devenir footballeur professionnel a été balayé par la guerre, guide le photographe dans ses recherches sur les réseaux sociaux. On rencontre Alma et Selma qui riaient sur une balançoire à bascule devant un char, Jasmin, Damir, Amar, Saban, Mirza, Danko et les autres qui jouaient au basket ou à la guerre dans la guerre. Enfances joyeuses malgré tout. Leur émotion est communicative quand ils découvrent les photos : mémoire encore vive comme les blessures. Les vidéos d’archives montrant Sarajevo sous les bombes, les cadavres sur les trottoirs, la panique des populations visées par les snippers, se juxtaposent aux images de la ville actuelle. Passé traumatique. Présent décevant, de chômage et de corruption. Les feux d’artifice célèbrent la nouvelle année 2020 sans illusion. Blanc sur blanc, la neige tombe sur les cimetières hérissés de pierres blanches, les façades portent les stigmates des batailles. Gervasio dialogue avec un ami photoreporter comme lui, cherche des réponses. Quel sens donner à leur travail ? À une vie façonnée par les guerres des autres. Et pourquoi celle-là parmi tant d’autres, lui colle-t-elle si fort à l’âme ?

Dommages collatéraux

Entre 25000 et 50000 femmes ont été violées pendant la guerre des Balkans. La majorité musulmanes mais pas que. Pas de statistiques officielles car beaucoup n’ont pas survécu et d’autres se sont tues. Les enfants nés de ces viols ont aujourd’hui entre 25 et 30 ans. Quand ils n’ont pas été tués (comme « semences de l’ennemi »), abandonnés pour la plupart. Elevés dans des orphelinats ou adoptés. Lejla Damon fait partie de ces derniers. Sauvée par un couple de journalistes qui couvraient le siège de Sarajevo, elle vit à Londres et collabore avec Ajna au sein de l’association Les enfants oubliés de la guerre. Pour les déculpabiliser, les aider à s’accepter et à accepter leur histoire. Dans son documentaire There is still someone in the wood, le réalisateur Erol Ileri LLordella leur donne la parole. Certains ont pu rencontrer leur mère biologique, la comprendre. L’un d’eux va même voir son « géniteur » qui vit à 30 km de chez lui. Puis on entend le témoignage bouleversant des femmes violées qui ont eu la chance de ne pas être enceintes mais ne surmontent pas leur traumatisme. Le viol est reconnu comme arme de guerre et crime contre l’humanité depuis le procès de Dusko Tadić. Hélas la plupart les criminels quand ils ont pu être traduits en justice ont obtenu des acquittements ou des peines légères. L’espoir s’estompe avec le temps, la peur reste, chevillée au corps. Une association des femmes victimes de guerre s’est créée. Elle collecte les documents, les preuves pour obtenir réparation. Les chiffres défilent à l’écran. Accablants. Une image récurrente aussi, celle d’une femme vêtue de noir marchant dans la forêt enneigée : oui, il y a toujours quelqu’un dans le bois.

Ainsi, 25 ans après les accords de Dayton signés à Paris le 14 décembre 1995 qui ont mis fin aux combats interethniques, la guerre n’est toujours pas finie pour ceux et celles qu’elle a marqué·e·s corps et âmes : enfants devenus adultes déçus par une vie qu’ils n’ont pas choisie, femmes violentées auxquelles justice n’a pas toujours été rendue, filles et garçons né·e·s de ces crimes, héritiers d’un terrible roman familial.

Il y a les victimes de guerre mais aussi celles de l’après-guerre. Qui a perdu ? Tout le monde. Il existe des perdants de toutes sortes. Seuls les politiciens véreux, qui veillent à ce que rien ne change dans un pays rafistolé,ont tiré leur épingle du jeu.

ELISE PADOVANI
Décembre 2021

There is still someone in the woods et Postwar Album ont été projetés les 7 et le 8 décembre à l’Alcazar

THERE IS STILL SOMEONE IN THE WOODS de Erol ILERI LLORDELLA et Teresa TURIERA obtient le Prix MÉMOIRE DE LA MÉDITERRANÉE  parrainé par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel)

25e édition du Prix International du Documentaire et du Reportage Méditerranéen 6-11 décembre 2021

CMCA – Centre Méditerranéen de la Communication Audiovisuelle
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13004 Marseille — France
04 91 42 03 02