État des lieux contrasté pour la dernière programmation du directeur du Festival d’Aix en Provence

Foccroulle, l’ex d’Aix

• 24 mai 2018⇒24 juillet 2018 •
État des lieux contrasté pour la dernière programmation du directeur du Festival d’Aix en Provence  - Zibeline

Pour sa dernière programmation, le directeur du Festival d’Aix en Provence présentait un ensemble de propositions variées. État des lieux contrasté

Moment phare du festival, Orfeo & Majnun, projet européen, conçu et mis en scène par Airan Berg et Martina Winkel, dramaturge auteur du livret, conjugue les légendes, grecque, d’Orphée et Eurydice (séparés par la mort), et perse de Layla et Majnun (par les conventions sociales). Trois compositeurs ont été sollicités pour élaborer cette œuvre, Dick van der Harst (partie anglaise), Moneim Adwan (partie arabe) et Howard Moody (grands ensembles chorals). Après la Parade du 24 juin, la création française accueillait en plein air au bas du cours Mirabeau plus de 3000 personnes assises, sans compter le public massé contre les barrières. Des écrans géants relayaient le spectacle offrant plans rapprochés et surtitrages. Répartis sur scène et dans la fosse, les chœurs amateurs (adultes et scolaires) de la région suivaient une chorégraphie précise et symbolique, tandis que les orchestres issus de celui des Jeunes de la Méditerranée, le Sinfonietta et l’Ensemble interculturel s’emportaient sous la direction enthousiaste de Bassem Akiki. Orient et Occident dialoguent, se mêlent sans s’oublier jamais : à l’orchestre « classique » répond l’oriental ; les solistes, Loay Srouji (Majnun), Nai Tamish Barghouti (Layla), Yoann Dubruque (Orfeo), Judith Fa (une Eurydice à l’aise jusqu’au contre fa), éblouissants d’émotion et de justesse théâtrale, déploient leur virtuosité en un lyrisme contemporain nourri de fragrances traditionnelles. Notes pailletées que l’actrice Sachli Gholamalizad rend à leur contexte narratif, avec une spirituelle poésie. La création du monde précède les histoires d’amours malheureuses. « Le monde est né dans un silence qui contenait tous les sons »… Ce sont les mots des deux jeunes femmes aux allures de korês antiques qui semblent susciter l’apparition de leurs bien-aimés en une scénographie qui convoque vidéo, jeux d’ombres, castelet… Un art poétique se dessine alors, Orfeo clame « je suis un écho (…) chaque chose a un son et je répercute leurs échos. Le monde entier est harmonie ». Empathie universelle à laquelle participent les fantastiques animaux de papier de Roger Titley. L’opéra sonne comme un hymne fédérateur des peuples, sous l’ombre protectrice des ailes fantastiques d’un Pégase. Orfeo et Majnun, nouveau mythe fondateur ?

Première pierre

Commande du Festival d’Aix, création mondiale, Seven Stones, premier opéra d’Ondřej Adámek sur un livret de l’écrivain Sjόn raconte en flashback le voyage d’un savant absorbé par la quête de la pierre originelle, destinée à lapider la Femme adultère sauvée par Jésus. Parti sept ans à travers le monde, le minéralogiste collectionneur surprend sa femme dans les bras d’un autre, lui jette la pierre et la tue avant de comprendre qu’il n’a pas reconnu son propre fils. Cet « opéra de chambre a capella », co-dirigé par Adámek et son comparse Léo Warynski, met en scène (Éric Oberdorff) douze chanteurs dont quatre solistes, qui jouent, dansent, effacent les frontières entre son et corps, et s’emparent d’un instrumentarium improbable : cordes hybridées, percussions, piano renversé sur des agrès circassiens. À l’instar du personnage qui arpente le monde, la partition se nourrit de tous les paysages musicaux, flirte avec le baroque, les dissonances, les ostinatos, les musiques primitives incantatoires, convoque tango, mambo, gospel, gagaku et pansori coréen, s’attache à un travail vocal où les dentales et les sifflantes deviennent matière… Une discrète ironie approfondit le caractère tragique souligné par le chœur accentus / axe 21. Éblouissante polyvalence des solistes qui passent du chant au dit, dansent, évoluent, se transforment. Landy Andriamboavonjy, sculpturale femme du Collectionneur et terrifiante déesse de la vengeance, Anne-Emmanuelle Davy subtile narratrice, Shigeko Hata stupéfiante avec son éventail « percussif », Nicolas Simeha enfin, qui se glisse dans tous les registres, incarne l’enfant, l’homme rongé par le remords, jusqu’à faire pleurer les pierres. Sa quête devient le récit d’une passion christique, servie par une partition et une interprétation éblouissantes !

Trois histoires de femmes

Ariane, Renata, Didon, trois femmes, trois destins, même si l’on se doit « d’oublier » celui de la reine de Carthage. Strauss, Prokofiev, Purcell, trois regards, trois esthétiques, trois œuvres sublimes avec au centre l’amour et ses corollaires obligés, la séparation, l’abandon, la folie…Trois opéras, trois mises en scène qui interrogent, qui intriguent, qui déroutent qui parfois même… agacent !

Intrigué par la mise en scène dépouillée de la géniale Katie Mitchell d’un opéra, Ariane à Naxos, à l’histoire délirante : un riche viennois impose, pour des raisons de timing calé sur l’horaire d’un feu d’artifice, de jouer simultanément un opéra séria et une bouffonnerie ! Choc de cultures, mélange des genres, opposition de classes… Tout se passe dans un espace réduit, dans une scène scindée en deux où l’histoire se tisse. Deux temporalités s’opposent : rythmée, fiévreuse dans le prologue, dilatée, ductile dans la deuxième partie. Ariane, somptueuse Lise Davidsen, tout en volupté, Zerbinetta, légère Sabine Devieilhe, Bacchus, magnifique Éric Cutler pour ne citer qu’eux, déambulèrent dans cet espace clos où résonna la magnifique musique de Strauss interprétée parfaitement par l’Orchestre de Paris dirigé par Marc Albrecht.

Dérouté par l’Ange de feu de Prokofiev et son personnage central hallucinant, Renata, être freudien illuminé visité par un ange de feu, mi ange mi démon ! Complexité de l’histoire, complexité de la musique de Prokofiev, tout en superposition de lignes mélodiques, rythmes abrupts, harmonies âpres, opposition de timbres et de registres, l’Orchestre de Paris, dirigé subtilement par Kazushi Ōno, s’affirmant comme un personnage à part entière qui commente, soutient, contrepointe les redoutables dessins mélodiques de la partie chantée de l’admirable Aušrinè Stundytè, Renata, et du très bon Ruprecht, Scott Hendricks, dans le rôle principal masculin. Le metteur en scène polonais Mariusz Treliński, dans le cadre d’un motel des années 60 à la Hopper ou Hitchcock, choisit de faire déambuler les protagonistes dans un espace saturé, fait de galeries, de lumières, de néons, qui entraine le spectateur dans un labyrinthe noueux et oppressant, symbole de l’état psychique de Renata. Beau mais chargé, à la limite de l’indigeste.

Agacé quand le metteur en scène Vincent Huguet détourne le petit bijou de Purcell, Didon et Énée, de son objet initial, une belle histoire d’amour qui finit de manière tragique, au profit d’une lecture de l’actualité : crise des migrants, condition des femmes… Énée devient un vulgaire officier assassin d’une esclave, Didon une reine intransigeante, les sorcières, prisonnières de leurs conditions de sorcières, les héroïnes de l’histoire ! Après le beau prologue, écrit par Maylis de Kerangal, joliment interprété par Rokia Traoré, les pauvres interprètes, perdus dans une mise en scène austère et insignifiante, déambulèrent devant un décor de papier pâte, l’ouvrage de Purcell dépossédé de son âme. Pâle copie pour la distribution : Didon, Anaïk Morel, qui prit le rôle au pied levé, assez émouvante dans la scène finale mais pas suffisamment incarnée, Énée, faible Tobias Lee Greenhalgh, Belinda, fluette Sophia Burgos. Mention spéciale pour le chœur Ensemble Pygmalion et ma sorcière bien aimée Lucie Richardot !

MARYVONNE COLOMBANI et CHRISTOPHE FLOQUET
Juillet 2018

Photo : Ariane à Naxos © Pascal Victo

Ces opéras ont été vus au Festival d’Aix-en-Provence, qui se tient jusqu’au 24 juillet


Festival International d’Art Lyrique d’Aix en Provence
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