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Joker de Todd Philipps, en salles le 9 octobre

Fini de rire

Joker de Todd Philipps, en salles le 9 octobre - Zibeline

La sortie en salles du film Joker est, en soi, un événement. Précédé d’un Lion d’Or à Venise, ainsi que de débats plus ou moins inspirés sur la représentation de la violence au cinéma, le film de Todd Philipps intrigue avant tout pour son sujet et pour sa forme.

Joker est tout d’abord le premier film estampillé « super-héros » à remporter les suffrages d’un festival de cinéma de l’envergure de la Mostra. Il est aussi le premier film « sérieux » d’un réalisateur plutôt habitué des comédies bas de plafond, les principaux faits d’armes de Todd Philipps se résumant aux épouvantables Very Bad Trip et au plus intéressant War Dogs.

Le changement de décor est évidemment radical : tout comme le célèbre rire de son protagoniste, devenu ici un fou rire pathologique dû à une lésion cérébrale, peu de choses s’avèrent dans Joker particulièrement réjouissantes ou spectaculaires. La fictive Gotham City, reflet déformant d’un New York rongé par la pauvreté et la délinquance, suinte ainsi le désespoir et la violence des années Reagan.

Retour au Nouvel Hollywood

Martin Scorsese exprimait récemment sa réticence à voir autre chose dans les films Marvel et DC Comics que des « parcs d’attraction ». Difficile de ne pas adhérer à son jugement certes péremptoire – « ce n’est pas du cinéma » – mais confirmé par l’uniformisation et la franchisation continues de l’esthétique du film de super héros, qui a depuis longtemps évacué de son cahier des charges les notions d’auteur ou d’identité.

Et c’est justement du Nouvel Hollywood incarné, entre autres, par Scorsese, que se revendique Joker. Son cadre historique, son esthétique à la fois naturaliste et expressive, son choix de la figure du désaxé comme personnage principal et de la mécanique de la folie comme cœur narratif n’ont de cesse d’invoquer Taxi Driver. De même que la présence de Robert de Niro en animateur de talk-show renvoie de toute évidence à La Valse des Pantins.

Plus individualiste que nihiliste, Joker dresse avant tout le portrait dérangeant d’une société prompte à écraser les plus faibles. La paupérisation de la ville, la restriction des budgets dédiés aux traitements médicaux sont évidemment pour beaucoup dans le basculement du personnage-titre, incarné avec une humanité terrassante par le génial Joaquin Phoenix. La violence provient dans Joker avant tout de la morgue des bourgeois et de la cruauté des yuppies, dont la famille Wayne est la plus digne représentante.

Culture Pop(uliste)

Pour cette volonté de prendre à revers la mythologie héroïque des comics et, par extension, celle des déclinaisons du rêve américain, Joker vaut évidemment le détour. Mais si ce bienvenu pavé dans la mare parvient à générer un trouble certain et à entrer en résonance avec son époque, il ne s’apparente que partiellement au chef-d’œuvre annoncé.

Est-ce parce que la radicalité du propos ne parvient pas à se défaire d’un sous-texte réactionnaire ? Il est certes réjouissant de voir Joker ne s’ancrer dans aucune franchise récente et se cantonner brièvement à l’univers de Tim Burton. Mais son désespoir fondateur tue dans l’œuf toute possibilité de devenir autre chose qu’un hommage à une ère et à un cinéma révolus.

En témoigne, notamment, l’impossibilité chronique pour Todd Philipps de donner chair à un protagoniste féminin. Le personnage de la mère du héros, en proie elle aussi à des troubles mentaux, possédait pourtant un potentiel certain, qui aurait pu enrichir le film en subtilité et en ambiguïté. Deux qualités dont la franchise Batman ne semble pas soucieuse de s’encombrer :  les studios et le réalisateur même parlent déjà d’une suite …

SUZANNE CANESSA
Septembre 2019