Vu par Zibeline

Festival vagabond

 - Zibeline

Une fois encore, le Festival du Livre de la Canebière a tenu ses promesses et a emporté le public dans de multiples balades, au fil des mots, au fil de l’eau ; de rencontres en promenades urbaines, de lectures en musiques, de la Canebière au Frioul. Voici quelques échos de ce cabotage festivalier

Rappelons d’abord qu’il n’est pas aisé d’ancrer le festival en haut de la Canebière. Le collectif Manifeste Rien se souviendra sans doute longtemps des conditions dans lesquelles la comédienne Virginie Aimone a joué Chacal : chants révolutionnaires kurdes, manifestation des mêmes, départ en fanfare des voitures de l’Agence de Voyages Imaginaires, cloches des Réformés, sans compter le micro qui faisait des siennes… pas facile de rester concentré dans un tel charivari. Mais bon, elle l’a fait. C’est ainsi sur ce festival, on joue le jeu quoiqu’il arrive. Parfois, c’est un peu rude ; la plupart du temps, tout se passe bien. Il en a été ainsi de la majorité des rencontres littéraires, qui ont attiré beaucoup de monde et ont permis d’aborder des genres et des thèmes variés, des monologues théâtraux de Léonora Miano consacrés aux Afropéens, à la BD avec Eddy Vaccaro et Clément Baloup (un jeune auteur très prometteur dont nous reparlerons bientôt), en passant par un passionnant retour sur 50 ans d’indépendance algérienne en compagnie de Maïssa Bey… On s’est aussi beaucoup promené durant ce festival.

 

Balades en ville

En 1909, l’éthologue Jakob von Uexküll introduisit le terme Umwelt pour désigner la bulle de perception dans laquelle chaque être vivant se déplace, filtre exclusif ne nous permettant pas d’accéder à l’univers d’autrui, sauf à déployer une certaine imagination. Ce concept trouve une illustration frappante lorsque deux mondes coexistant habituellement en parfaite ignorance l’un de l’autre se croisent soudainement. Ce fut le cas samedi 9 juin, lorsqu’un troupeau constitué en grande majorité de femmes attirées par le Festival du Livre, et mené par la comédienne Bénédicte Sire, fut conduit aux abords de la Canebière pour une balade littéraire. La découverte d’espaces urbains insoupçonnés -d’un vaste hôtel délabré aux dorures baroques, à celui où Louise Michel rendit son dernier soupir, en passant par le royaume du poulet, et jusqu’à un tripot peuplé exclusivement d’hommes- fut des plus réjouissantes. Les populations autochtones, écoutant les extraits d’ouvrages (Blaise Cendrars, Albert Cohen, Stendhal…) dont il était fait lecture, semblaient apprécier la visite. Et les interprètes de l’ASIP -qui traduisaient comme on danse le propos en langue des signes pour celles dont l’Umwelt est dénué de sons- ont ajouté un troisième univers à cette belle occasion de vérifier qu’on n’explore jamais mieux sa ville qu’en sortant des sentiers battus. Autre parcours, autres découvertes insolites sur les pas d’Hendrik Sturm. À partir du mur du Mémorial des camps de la mort, dont certaines fentes sont incrustées (décorées ?) de chewing-gums -déposés là par qui ? pourquoi ? depuis quand ?- le cheminement de l’artiste-promeneur nous a offert, entre autres, une étrange plongée, via le parking souterrain, dans le monde clos d’un Centre Bourse fermé le dimanche : des grilles partout, et pourtant la clim’, la lumière et surtout cette soupe musicale omniprésente ; glaçant… À la sortie, direction la rue Thubaneau, dont il connaît très bien l’histoire et qui fournit, vers la Mission de France, un assez joli exemple de coexistence religieuse. De retour sur la Canebière, c’est une autre balade dans Marseille que le CipM a proposée, un quadrillage loufoque de la ville par l’Inspecteur Ruiz(z), lu par son pince-sans-rire d’auteur Denis de Lapparent, à l’occasion de la sortie du n°4 de Fondcommun, entre revue d’artistes et gratuit urbain.

 

Virée en mer

Après ces heures passées à arpenter le bitume, quel délice de prendre le bateau pour une escapade au Frioul ! Joie de la musique et des contes, calme et volupté lors des ateliers d’écriture où tous se concentrent et s’écoutent, piochant dans les réserves d’imagination des uns et des autres. Luxe de s’adosser aux confortables coussins d’un canapé sous les pins, pour écouter deux auteurs de polar débattre de techniques à glacer le sang des lecteurs. Pour Monika Kristensen, le plus grand moteur de l’écriture est de ne pas «surtravailler», de garder le plaisir, s’asseoir dans un café, observer autour d’elle, et penser à ce qui pourrait bien arriver. Ce qui intéresse Marie Neuser, c’est «le passage à l’acte, la perte des pédales». Toutes deux ont su donner généreusement de leur temps pour contenter les insulaires d’un jour.

 

De retour au port, il était temps de clôturer ces trois jours de fête, en poésie et en musique. La très belle lecture de Gabriel Mwènè Okundji a fait planer tous ceux qui avaient embarqué sur Le Don du Vent, avant que les rythmes et la guitare de Didi Pausé et de son groupe Salaz ne les entraînent vers les rivages de l’Océan Indien. Ultime et joyeux vagabondage d’un festival qui bouscule les frontières.

GAËLLE CLOAREC et FRED ROBERT

Juin 2012

 

Le Festival du Livre de la Canebière, organisé par l’association Couleurs Cactus, a eu lieu à Marseille les 8, 9 et 10 juin

 

Zibeline, partenaire du Festival de la Canebière, publie la nouvelle et l’illustration lauréates des deux concours organisés par Couleur Cactus pour le Festival du Livre : Anita Lindskog a remporté le concours de nouvelles, et Darren Johnson le concours de l’illustration numérique, inspirée du recueil de nouvelles de Francesc Seres (voir ici).