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Le festival de Pâques : une troisième année musicale réussie

Festival de Pâques: OP.3

Le festival de Pâques : une troisième année musicale réussie - Zibeline

Troisième année pour ce festival d’envergure supra nationale, qui a pris l’habitude de poser ses valises en même temps que le printemps à Aix-en-Provence. Au rythme effréné de un, voire deux concerts par jour, et ce pendant toute une quinzaine, les plus grands artistes internationaux, et les jeunes talents de demain, font partager à un public toujours plus nombreux leur passion de la musique. Et la musique, dans ce festival, s’écrit au pluriel avec une programmation éclectique et variée, juxtaposant œuvres du répertoire, création contemporaine, et quelques pièces rarement données. Et même, les défections conjuguées de Martha Argerich, qui ne put ouvrir le Festival et celle, la semaine d’après, de Maria João Pires ne purent entacher la réussite de cet événement majeur*.

FESTIVAL DE PAQUES 2015Luxueuse remplaçante !

Remplacée au pied levée par Khatia Buniatishvili, qui se mua quasiment en marraine de cette édition, puisqu’elle fit et l’ouverture et la quasi fermeture de cette troisième édition, le public qui ne la connaissait pas encore put découvrir la furia, l’énergie et la majesté de cette pianiste. Rarement la Mephisto-valse n°1 de Franz Liszt fut projetée avec tant de fougue mais également d’émotion ! Alternant avec une maitrise technique diabolique les passages d’une virtuosité absolue et les moments séraphiques d’une somptueuse beauté, l’artiste géorgienne, dentelière du clavier, posa son empreinte sur ce festival. Et l’on rétorque, à ceux qui lui reprochent de trop en faire, que la musique de Liszt est une musique totale, qui implique une participation de tout le corps, de la pointe des pieds au bout des ongles ! Majestueuse en soliste, elle ne fut pas en reste dans la Sonate pour violon et piano en la majeur de Cesar Franck, en symbiose parfaite avec Gidon Kremer ! Œuvre phare du répertoire de musique de chambre, les quatre mouvements, tous plus beaux les uns que les autres, furent interprétés d’une manière remarquable, sans exubérance et sans emphase, chaque note pensée et pesée. Car Guidon Kremer est un esthète du violon, indépendant d’esprit, qui creuse son sillon inlassablement à la recherche d’une «vérité» musicale. En atteste son choix d’ouvrir le festival avec deux pièces de Mieczyslaw Weinberg, sonate n°2 et 3, d’une noirceur absolue, échos de l’existence chaotique du compositeur polonais, qui exigent une attention absolue et une implication de l’auditeur au risque de sombrer un peu dans l’ennui et le désarroi. Mais l’artiste est sans concession quitte à ne pas s’attirer la sympathie de l’auditoire !

FESTIVAL DE PAQUES 2015Vengerov… pyrotechnique !

Son opposé, qui fait lever les foules et embrase les salles s’appelle Maxim Vengerov. Violoniste que l’on ne présente plus, secondé pour l’occasion par un pianiste russe excellent, Roustem Saïtkoulov, l’artiste russe, après une première partie exceptionnelle autour de la Sonate pour violon et piano en mi mineur du trop peu joué Elgar et de la première sonate de Prokofiev, dans laquelle toutes les épithètes élogieuses pourraient être déployées, proposa dans un deuxième temps un panaché d’œuvres de Kreisler à Paganini en passant par Fauré… qui certes, enthousiasma le public avide de prouesses techniques et de démonstration pyrotechnique, mais dont l’unité musicale laissa plus qu’à désirer. Certes la musique est quelque chose qui se partage, et la notion de plaisir est fondamentale, mais la frontière est ténue entre ce qui relève de la musique avec un grand M et du divertissement populaire avec un petit p. Immergé dans le torrent de pièces de la deuxième partie, on finit par évacuer une entame de concert d’une rare intensité musicale, et ça, c’est regrettable !

Génération Aix… à demain !

Entre ces monstres sacrés, sous le regard bienveillant de Renaud Capuçon qui nous fit goûter aux délices d’une sonate de Mozart, avec toute la délicatesse qu’on lFESTIVAL DE PAQUES 2015ui connaît, l’éclairage fut mis sur cette nouvelle génération de musiciens, de Raphaëlle Moreau au violon à Léa Hennino à l’alto en passant par Bruno Philippe au violoncelle. Accompagnée pour l’occasion par le très bon pianiste argentin Nelson Goerner, cette phalange de jeunes artistes, dans l’espace confiné du théâtre du Jeu de Paume, dans un trio de jeunesse de Beethoven et dans le somptueux quatuor avec piano op.47 de Schumann, afficha tout son talent. Efficaces dans le trio déjà plein d’énergie du compositeur de Bohn, ces artistes insufflèrent un élan de fraîcheur et posèrent leur empreinte sur la pièce de Schumann à la construction d’une grande complexité. Techniquement irréprochables, au caractère bien trempé, ces artistes affichent haut et fort que demain se fera avec eux.

FESTIVAL DE PAQUES 2015Tugan Sokhiev… maestro !

Lui est encore jeune, mais il brille déjà au firmament des chefs d’orchestre, Tugan Sokhiev, à la tête du brillant Orchestre National du Capitole de Toulouse, dans deux œuvres phares du répertoire, Les Hébrides ou la Grotte de Fingal de Mendelssohn et l’énorme quatrième symphonie de Tchaïkovski, enflamma le public du GTP. Précision chirurgicale, gestique admirable, qui n’est pas sans rappeler celle du regretté Abbado, orchestre excellent à l’unisson de leur chef, firent de ce concert symphonique un modèle du genre. On n’ose imaginer ce qu’il ferait à la tête du Philharmonique de Berlin ou du LSO ! Clou de la soirée, la très attendue création française Gedicht des Malers d’un compositeur majeur de la musique contemporaine : Wolfgang Rihm. Le chef de file de la Nouvelle simplicité, adulé en Allemagne, moins connu en France, écrivit pour Renaud Capuçon une pièce ramassée d’une quinzaine de minutes, dans laquelle le violoniste tissa une longue mélodie ininterrompue d’une très belle plasticité. L’orchestre, matière organique en résonance du soliste, dans une belle texture, avec de beaux effets de timbre, cuivres graves fondus dans le pupitre des cordes, nous immergea dans un univers pictural tout en gestes et déplacements sonores. Capuçon à l’identité sonore très affirmée excella dans ce concerto pour violon qui restera un moment fort de ce festival.

Majeure « Résurrection » !

FESTIVAL DE PAQUES 2015Mais, sans aucun doute, l’événement majeur eut lieu le lundi de Pâques, un 6 avril qui restera dans les mémoires : la Deuxième Symphonie de Mahler ! Imaginez 250 personnes sur scène, le Gustav Mahler Jugendorchester, le Chœur Régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur, le Chœur régional Vittoria d’Île de France, les solistes Chen Reiss et Christa Mayer sous la baguette d’un Jonathan Nott admirable, entonner d’une même voix le choral final dans une nuance hallucinante et vous comprendrez pourquoi les applaudissements durèrent une dizaine de minutes ! Mahler voulait atteindre l’inaccessible avec une musique dépassant la musique, dépassant tous les langages pour atteindre l’inexprimable, il y est arrivé ! Outre ce final, à l’aspect métaphysique, le quatrième mouvement, Urlicht, lied effrayant de beauté, le premier mouvement, immense fresque sonore, les passages avec les instruments spatialisés, musicalement magnifiques, provoquèrent des moments d’une rare émotion. Cette immense symphonie Résurrection, résonnera longtemps encore dans l’enceinte du Grand Théâtre. Inutile de rajouter des mots, qui seraient bien vains, sur une œuvre si monumentale, laissons infuser ces instants délicieux, et louons les programmateurs de ce Festival de Pâques de nous donner l’occasion de partager des moments d’une telle intensité. En attendant la Symphonie des Mille pour l’Op 4 ?
CHRISTOPHE FLOQUET
Avril 2015

* Des défections malheureuses, auxquelles on ajoute celle du légendaire pianiste Menahem Pressler (avant le festival) et Krystian Zimerman ( le 10 avril)…  Dommage, même si des programmes de remplacement ont pu être proposés dans l’urgence…

Le festival de Pâques se déroule à Aix-en-Provence jusqu’au 12 avril

Photo : Caroline Doutre – Festival de Pâques