Les fées ont rendez-vous au Rocher !

Fées et sortilèges

Les fées ont rendez-vous au Rocher ! - Zibeline

Le mois de juillet offre un contexte terrible aux diverses manifestations artistiques, et les lieux proches géographiquement de Nice ont été marqués plus particulièrement par le drame inqualifiable du 14 juillet. Jouer, ne pas jouer, devient un sujet difficile. « Il ne faut jamais renoncer à une rencontre entre l’art et le public car l’art est un des rares outils dont nous disposons pour donner un sens à une réalité souvent absurde et immaîtrisable. La Compagnie des Ballets de Monte-Carlo étant constituée de 50 danseurs de 20 nationalités différentes qui vivent et travaillent ensemble quotidiennement, il nous est apparu indispensable de clamer haut et fort que la diversité reste une force et non une malédiction que certains combattent lâchement par la violence, » affirme Jean-Christophe Maillot, Chorégraphe-Directeur des Ballets de Monte Carlo, évoquant « l’âme multiculturelle » du corps de ballet. D’ailleurs, l’intégralité de la recette du spectacle du 21 juillet est reversée aux familles des victimes.

Deux créations étaient au programme qui, chacune, plongent dans l’histoire des arts et les propres obsessions des deux jeunes chorégraphes sollicités. L’enfant et les sortilèges, créé en 1925 à l’Opéra de Monte Carlo sur une chorégraphie de Balanchine, est remodelé par Jeroen Verbruggen, ancien membre des ballets (entre autres) pour lesquels il avait déjà composé Kill Bambi en 2012, tandis que Vladimir Varnava dépoussière Le Baiser de la Fée. Lors de pré-talk, animés par la journaliste Laura Cappelle, les deux artistes livrent quelques clés de leurs œuvres, évoquent les chorégraphies qui les ont sinon inspirés, du moins nourris, Balanchine, Maillot, Nijinski, Kylian. « Il s’agit de connaître le passé pour évoluer et amener les choses ailleurs (…) les références sont toujours là, implicitement ou non… tout est lié », sourit Jeroen Verbruggen ; « l’essentiel est d’inscrire l’œuvre dans le temps d’aujourd’hui, ce n’est pas simplement dire que l’on fait de la danse contemporaine, mais qu’elle renvoie à notre contemporanéité », souligne Vladimir Varnava. Chacun adapte les partitions, le premier ajoute à celle de Ravel le Lamento du Didon et Énée de Purcell dans la version de Ludovico Monk, le second livre l’opus de Stravinsky au compositeur Aleksandr Karpov.

De l’humour et des ombres

C’est un enfant tirant sur l’adolescence qui devient le protagoniste de L’enfant et les sortilèges, colérique et capricieux, emporté dans la fougue des non-dits, des aspirations informulées qui le poussent à tout détruire, face à une autorité omnipotente symbolisée par les jambes géantes de sa mère qui descendent des cintres. Dans le rôle de l’enfant, Daniele Delvecchio est éblouissant, énergie insatisfaite, désirs inassouvis, face à un bestiaire étrange, comique parfois et inquiétant souvent avec lequel il joue encore, provoque autant que faire se peut, bravache, et gravit les gradins d’une échelle, prise de conscience ( ?), début d’une forme de sagesse ( ?), mais l’échelle ne conduit nulle part et  si la version initiale de Colette menait à un apaisement, une réconciliation avec les normes, le personnage de Verbruggen semble désemparé, dans un univers fantastique habité par les belles photographies de scène d’Alice Blangero… Y-a-t-il des réponses aux angoisses existentielles ?

Le Baiser de la Fée

Du latex aux fées

Étrangeté des fées de Varnava, qui échappent à toute tentation de représentation humaine, moulées de latex aux excroissances qui rappellent davantage une danse macabre que les fées délicates des représentations modernes. Varnava s’empare du conte initiatique d’Andersen, et en fait un conte des origines, avec un premier tableau aquatique, où les fées des eaux animent les formes inertes des humains et leur accordent la lumière de la vie. Conte des origines et conte d’amour bouleversant, où l’être aimant donne sa vie pour l’aimée, affrontant les peurs et la mort. Isba en équilibre, monde pentu, à l’instar de la fragilité de l’existence… Elle meurt, les fées l’emportent dans une pantomime dérisoire et grinçante, perruques roses fluo habillant le vide… on est séduits par les beaux mouvements d’ensemble, la puissance sensible d’Alvaro Prieto qui joue l’Homme et la délicatesse d’Anne-Laure Seillan, la Femme, ainsi que par l’intéressante interprétation de la petite fée par Mimoza Koike. L’univers de la BD envahit la scénographie, baignée dans de subtiles lumières. Le propos parfois se perd un peu, par une trop grande volonté d’abstraction ( ?), oubliant sans doute la force suggestive de la danse. Mais l’impression laissée perdure, et la trace est ce que nous transmettent les poètes, plus profonde encore que les mots.

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2016

Spectacle donné à l’Opéra Garnier, Monte Carlo du 21 au 24 juillet dans le cadre de L’été danse!

Photographies © Alice Blangero.