Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub
Vu par Zibeline

Ma très chère grande sœur de Gong Ji-young : la Corée des années 60 aux éditions Picquier

Famille et société

Ma très chère grande sœur de Gong Ji-young : la Corée des années 60 aux éditions Picquier - Zibeline

Alors que s’achèvent les JO en Corée du Sud, la parution d’un livre écrit par un auteur de ce pays pourrait renvoyer l’œuvre au domaine de « l’évènement », ce qui serait fort injuste pour Ma très chère grande sœur. Le roman, ou plutôt l’ample nouvelle de Gong Ji-young, aborde, par le regard d’une petite fille, le fonctionnement de la société coréenne prise entre archaïsme et modernité. La narratrice Jjang-a, double de l’auteure, se remémore ses souvenirs d’enfance. C’est à un long retour en arrière qu’elle nous convie après avoir reçu un message de sa mère, « Bongsun a encore disparu », laissant derrière elle, âgée de 50 ans, quatre enfants. Jjang-a, surnom donné à Gong Ji-young enfant, plonge dans son passé pour évoquer Bongsun : adoptée par la mère de l’écrivain, initiatrice, douce, un peu simplette, cette enfant, enfuie d’une famille qui la maltraitait en multipliant coups et faim, a trouvé refuge auprès de la mère de Jjang-a, dans un quartier pauvre de la banlieue de Séoul. On découvre au fil des pages, écrites avec une sensible sobriété, la vie de cette famille que le père a laissée dans la misère pour suivre des études aux États-Unis. Le personnage de Bongsun, mère, grande sœur, amie de la petite fille espiègle et solitaire, contribue à son éducation ; conteuse hors pair, elle lui transmet sans doute sa capacité à inventer des histoires. Mais Bongsun, sans doute trop dirigée par ses pulsions, ses envies, part, se marie, revient… Dépourvue d’éducation, elle est conquise par tous les mirages qui se présentent à elle. La famille de Jjang-a déménage enfin dans un meilleur quartier, obtient un logement plus vaste, plus conforme aux commodités, Bongsun et ses frasques sont rejetées, impitoyablement. Au-delà des histoires particulières, se dessine la Corée des années 60, terriblement inégalitaire, avec d’infranchissables fossés entre les classes sociales. L’extrême pauvreté est reléguée loin des quartiers urbains riches, entretenant un archaïsme des manières de vivre et des mentalités. La dichotomie s’instaure aussi entre le rationalisme des classes dominantes et les superstitions, liées aux espoirs de classes qui ne peuvent que rêver un inatteignable progrès matériel. Regard lucide, pertinent, sur la société aux multiples clivages des adultes, que vient éclairer l’inextinguible sourire de Bongsun…

MARYVONNE COLOMBANI
Mars 2018

Ma très chère grande sœur, Gong Ji-young, traduction du coréen par Lim Yeong-hee et Stéphanie Follebouckt
éditions Picquier, 18,50 €