Olivier Pelmoine au Festival de Chaillol : magie des jeux du théorbe et de la guitare à dix cordes

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Le Festival de Chaillol, dont le titre « on ouvre, on s’ouvre » souligne la générosité, la convivialité, l’attention fine portée à l’autre, touche à sa fin. En exergue du programme général, la formule de Goethe « la présence est la seule déesse que j’adore » rappelle combien nous est nécessaire le spectacle vivant, sans intermédiaire virtuel.

Du 17 juillet au 12 août, il a égrené la magie de ses concerts dans le gapençais. Parmi toutes les pépites, le récital que donnait en création Olivier Pelmoine en l’église de La Bâtie-Neuve avait la particularité de nous convier à écouter des instruments peu joués, le théorbe et la guitare à dix cordes. Rappelant avec un sourire caché par ses lunettes vertes, (clin d’œil au plus célèbre comédien du grand siècle ?) que Robert de Visée fut « maître de guitare du Roy », il en interprète laSuite en La mineur sur son téorbe, mariant le « petit jeu » (qui porte à l’instar d’un luth la plus grande partie de la mélodie de ses six cordes doubles) et le « grand jeu » (dont les huit cordes graves accompagnent et soutiennent l’harmonie de leurs longues vibrations). Après le Prélude, qui servait, précise le musicien, « à se mettre en voix et à s’accorder à cette époque(le XVIIème siècle) », six danses déploient leurs rythmes lents ou rapides, et permettent de demander à un public complice l’origine du nom de la « Gavotte ». « Gap ! » bien sûr est répondu en chœur ! La jonction entre la musique et le territoire est scellée, la complicité installée. Les Folies d’Espagne du même Robert de Visée évoquent par leurs variations autour d’un thème l’imaginaire des débuts du XVIIIème. Le théorbe semble se démultiplier, le brio de l’interprète efface le temps et accorde à l’œuvre une dimension intemporelle, pas de maniérisme ou de roucoulades baroques outrées, mais une ligne mélodique légère qui emmène avec elle accords et contre-chants.

La guitare à dix cordes  (ou décacorde) demandée l’an dernier au luthier Hugo Cuvilliez (d’ailleurs dans la salle, et ému de voir son « bébé » joué avec autant de verve) se prêtait à la créations de Spring, commande 2021 de l’Espace Culturel de Chaillol ainsi qu’Orientales du même auteur mais pour théorbe, de François Rossé dont le nom seul amenait déjà le sourire dans les yeux des spectateurs – une grande partie avait vu le compositeur et pianiste jouer dans l’écrin de verdure d’une forêt du gapençais, et entendu quelques-unes de ses compositions. Cette familiarité avec les artistes contemporains, cette connaissance précise et en même temps amicale, sont vraiment la marque du festival de Chaillol. Phrases enlevées, richesse d’une ornementation qui n’est jamais gratuite, maestria du guitariste qui utilise toutes, vraiment toutes les possibilités de l’instrument, faisant sonner les cordes aussi bien que l’épicéa et le palissandre de la « décacorde », pour un morceau somptueux auquel succédait, au théorbe, réaccordé pour l’occasion sur une échelle indienne, Orientales, rêverie lunaire que balaient des élans exaltés soutenus par une utilisation percussive du corps du théorbe. Les certitudes s’effacent, l’humour offre sa distanciation salvatrice et la pièce s’achève en un cri jubilatoire.

Enfin, l’écriture puissante et ciselée de Maurice Ohana était magistralement portée dans Cadran Lunaire (Saturnal, Jondo, Sylva et Candil) sur la guitare à dix cordes à qui il fut tout demandé, de l’infime à l’éclat fulgurant, en une esthétique de contrastes, où les lignes harmoniques savent se glisser dans les micro-écarts, ou s’étoffer en larges mouvements, où les cordes deviennent percussives comme la caisse de résonnance ou le manche de la guitare. Aucun frein à la création : Maurice Ohana n’avait-il pas participé à la fondation du groupe Zodiaque, qui défendait la liberté de langage et se dressait contre toutes les « tyrannies artistiques ». On reste suspendu à la magie prenante de cette pièce et il est bien difficile d’en accepter la fin.

Généreux, Olivier Pelmoine concède deux bis, une pièce de Satie et un court hommage à Claude Debussy (Le tombeau de Debussy) de Manuel de Falla.

Ensuite, les groupes se forment, le luthier va vérifier la guitare à dix cordes, retrouve le musicien à l’extérieur, on se confie les secrets des enchanteurs, tel vernis pour protéger les ongles de la main gauche, particulièrement sollicités et malmenés, ou le scotch au bout des doigts pour les répétitions… on se dit à demain, encore quelques soirées… la fin de l’été sera bien vide…

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2021

Concert donné le 9 août, La Bâtie-Neuve, dans le cadre du Festival de Chaillol

Photographie © Alexandre Chevillard