Un pays qui se tient sage, premier documentaire de cinéma de David Dufresne, questionne trop sagement les violences policières

Faire FrontVu par Zibeline

• 30 septembre 2020⇒7 octobre 2020 •
Un pays qui se tient sage, premier documentaire de cinéma de David Dufresne, questionne trop sagement les violences policières - Zibeline

Une scène isolée d’Un pays qui se tient sage résume, bien malgré elle, les limites du premier long-métrage de cinéma de David Dufresne. On y voit Fabien Jobard commenter une interaction entre manifestants et policiers, au rare détriment de ces derniers. Pour le sociologue, le repli de la foule, pourtant en surnombre et avantagée face à des agents désarmés, ne peut être le signe que d’une intégration inconsciente de la défaite. Au fond d’eux-mêmes, ces manifestants ne cherchent pas l’assaut mais l’écoute, et préfèrent l’échec à la transgression et à la violence.

Difficile, en effet, de ne pas appliquer ce constat à Un Pays qui se tient sage, qui, malgré de nombreuses qualités et de belles idées, peine à se donner les moyens de ses ambitions. Le réalisateur est ici en possession d’une matière d’autant plus précieuse qu’elle n’existait pas auparavant, ou du moins pas avec autant d’ampleur : les captations par smartphone des violences policières. Captations qui ne laissent que peu de place au doute quant à la nécessité de repenser urgemment la fonction policière et son exercice systématique, croissant et, rappelons-le, illégal, de la violence dite « légitime ». Ces scènes-là, pour la plupart déjà diffusées sur les sites de presse et réseaux sociaux, suffiraient amplement. Mais David Dufresne, en bon journaliste et documentariste, décide de les accompagner d’une pensée, ou du moins d’une parole, pour les enrichir d’une nouvelle portée. Souvent pertinents, parfois même remuants, les propos des différents intervenants – penseurs, militants, membres des forces de l’ordre – se succèdent sans indicateur aucun. Le spectateur, sans savoir qui parle, ni d’où, se doit de le deviner, et d’alterner ces moments de flottement avec l’insoutenable sadisme des scènes de manifestation, laissées elles aussi sans indicateur aucun. Les liens entre les deux matières se font rares, et le fil conducteur entre les différents points de vue s’estompe. David Dufresne affirme sa volonté de créer un débat : mais peut-il seulement y en avoir un ? Entre les sophismes d’un Patrice Ribeiro, secrétaire général de Synergie-Officiers citant volontiers Pasolini pour justifier les écarts impardonnables des policiers et celui d’intellectuels de la trempe de Mathilde Larrère et Ludivine Bantigny, peut-il véritablement y avoir débat ? Une autre preuve, plus gênante, de la méfiance de David Dufresne vis-à-vis de son propre regard et de celui du spectateur réside dans le choix de montrer les victimes de violence face aux vidéos en question, en pleurs, et de leur demander de les commenter. Il y avait pourtant d’autres moyens de leur rendre justice.

SUZANNE CANESSA
Septembre 2020

Sortie le 30 septembre (86 minutes)

Photo © Le Bureau – Jour2fête – 2020