Vingt stations, le nouveau roman d’Ahmed Tiab aux éditions de L’Aube

Face aux meutesLu par Zibeline

Vingt stations, le nouveau roman d’Ahmed Tiab aux éditions de L’Aube - Zibeline

Le nouveau roman d’Ahmed Tiab, Vingt stations, nous invite à une traversée tragique et bouleversante dans l’Algérie de la « décennie noire ». En exergue, l’auteur dédie son ouvrage aux victimes de cette période sombre. Les « vingt stations » sont celles du tram d’Oran qui mènent le protagoniste en vingt chapitres jusqu’au terminus. Chaque étape dessine un fragment de sa vie et mène à l’inexorable conclusion ou plutôt au point de départ de cet itinéraire. Les passagers du tram au fil de leurs apparitions suscitent les souvenirs de ce personnage qui entraîne le lecteur dans un long monologue intérieur, nous faisant part de son désarroi initial : « j’ignore pourquoi je me retrouve là ». Aurait-il pris ce tram par hasard ? peut-être. De toute façon, lui, qui « ne rêve plus », se sent « invisible » dans le petit matin où le chauffeur ne le voit pas.

Un détail, un sourire, une conversation, un vêtement, deviennent les supports d’une mémoire qui se reconstitue peu à peu : enfance, départ de la mère, père remarié à une toute jeune fille, Nedjma. L’étroitesse et le conformisme des traditions condamnent déjà les femmes à un sort de soumission, auquel les années de faculté leur permettent d’échapper un temps. La violence est partout, entre le père qui bat sa mère avant de la répudier, les enfants qui s’acharnent sur le jeune élève à la sortie de l’école. « Meutes », déjà porteuses de haine. Plus tard, ce sont les « ninjas nationalistes » et les islamistes intégristes qui répandent une violence terrible, restreignant toutes les libertés, voilant les femmes, empêchant l’accès aux études, à la musique, à la danse, à la pensée. Se pose, lorsque les conflits cessent, la question de la réconciliation nationale quand aucune justice n’est rendue, que les assassins d’hier sont promus personnes respectables d’aujourd’hui et entretiennent autrement, mais avec la même efficacité, exactions et abus. Un livre profond, dont la construction redoutablement efficace s’appuie sur une langue fluide, concise, qui saisit le monde sur le vif en courts tableautins et en dévoile les ressorts. Superbe !

MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2021

Vingt stations
Ahmed Tiab
Éditions de L’Aube, 19.90 €