Le rôle des soldats coloniaux lors du débarquement de Provence et leur place dans l'histoire étaient en débat au MUCEM

Fabrication de la mémoire et structure de l’oubliVu par Zibeline

• 29 septembre 2014 •
Le rôle des soldats coloniaux lors du débarquement de Provence et leur place dans l'histoire étaient en débat au MUCEM - Zibeline

Dans quelles conditions s’est déroulé le débarquement des alliés en Provence en août 44 ? Qui composait les forces françaises, qui, aux côtés des armées américaines et anglaises, ont libéré Toulon et Marseille en à peine deux semaines ? Et comment ces hommes sont-ils perçus aujourd’hui, soixante-dix ans après les combats ?

Le 29 septembre, au MUCEM, le cycle Le Temps des Archives conçu avec l’INA, abordait ces questions. La conférence s’intitulait « Les oubliés de l’histoire », titre ambigu au vu de la teneur des débats : le terme d’ « oubliés » se réfère ici aux troupes coloniales engagées sur ce front, et les échanges ont montré qu’il résulte plutôt d’une construction mémorielle orientée que d’un réel oubli !
Animée par Emmanuel Laurentin, présentateur de la Fabrique de l’histoire sur France Culture, la rencontre réunissait Eric Deroo, cinéaste et historien, spécialiste de la période coloniale, Jean-Marie Guillon, spécialiste de l’histoire de France des années 40 et de la Résistance, et Maryline Crivello, spécialiste de l’histoire de l’image et des médias. Les interventions des trois historiens étaient ponctuées par la diffusion de documents d’archives évoquant le rôle des soldats coloniaux lors du débarquement de Provence.

100 000 soldats coloniaux

Les films, tournés à l’époque des combats ou à l’occasion de commémorations, montrent que l’arrivée des troupes coloniales sur le front provençal n’a pas été occultée du récit historique. Mais l’ampleur de cette présence est peu connue : 100 000 soldats venus du Maghreb, d’Afrique, des Antilles, d’Indochine ou du Pacifique ont débarqué en Provence en août 44, soit la moitié du contingent des forces françaises. Une professeure, venue avec ses lycéens, reconnaissait elle-même avoir appris le chiffre ce soir-là. Et insistait sur les carences des programmes scolaires sur ce pan de l’histoire. Dues, selon Jean-Marie Guillon, au traitement mineur réservé au débarquement de Provence. Et l’historien de rappeler par ailleurs les massacres de résistants à Lambesc et à la Roque d’Anthéron, en juin 44, qui furent aussi meurtriers que celui de Tulle, mais qui n’ont pas pris place dans la mémoire collective.

Construction d’une image

Et l’enjeu est bien celui-ci : la mémoire des événements se fabrique, et peut se structurer en « oubli ». Car l’histoire s’oriente, et même se détourne. Les troupes coloniales ont toujours été utilisées, comme chair à canon, puis pour cautionner un discours idéologique : les actes accomplis par ces hommes n’ont pas été oubliés, mais la transmission qui en a été faite a occulté une partie de leur véritable histoire. « On est dans une construction parfaite, sans nuance », relève Maryline Crivello. Les documents d’archives diffusés présentent ainsi des hommes taillés naturellement pour le combat, fiers de se battre pour la gloire de la France. L’imagerie du soldat colonial courageux et fidèle est une constante. En 2004, un reportage de France 2 sur des vétérans marocains, reprend, sans la moindre mise en perspective, des extraits d’un film de 1944 évoquant ces hommes sans peur, « agiles comme des chats ».

Du statut d’indigènes à Indigènes

Cette fabrication par l’image d’une histoire partielle et partiale s’inscrit dans les esprits. Même si, comme le souligne Eric Deroo, la plupart des scènes de combats, impossibles à réaliser dans le feu de l’action, sont certainement des reconstitutions. Cette falsification technique, employée sur tous les champs de bataille depuis la guerre de 14, n’est pas anodine. Ce qui importe c’est de « croire aux images, même si elles sont impossibles à tourner », explique Maryline Crivello.
Mais, comme les couleurs d’une photo surexposée, cet effet finit aussi par saturer. À partir des années 80, un ensemble d’éléments (montée du racisme en France, émergence sociale et politique des enfants d’immigrés, gel des pensions des anciens combattants des ex-colonies, restrictions des délivrances de visas pour les Africains), rendent l’oubli intenable. L’histoire réelle de ces soldats reste tronquée et méconnue, mais un désir de mémoire se fait jour.
En 2006, le cinéaste Rachid Bouchareb les rend visibles en signant Indigènes. Le film, s’il comporte des inexactitudes historiques, présente au grand public une autre version des événements. Le succès considérable qu’il rencontre révèle un besoin d’accéder à cette part de vérité. Et bien qu’il s’agisse d’une fiction, il porte un témoignage du vécu de ces hommes plus juste que ce qu’en retenait l’histoire officielle jusqu’alors.

JAN CYRIL SALEMI
Octobre 2014

La rencontre-débat Libération de Marseille et de la Provence : les oubliés de l’histoire a eu lieu le 29 septembre au MUCEM dans le cadre du cycle Le Temps des Archives.

Photo : 18 août 1944 – Tirailleurs sénégalais débarquant sur la plage de Cavalaire © NARA

 

Mucem
Môle J4
13002 Marseille
04 84 35 13 13
mucem.org