Extinction, rébellion, transmissionVu par Zibeline

 - Zibeline

Porté par Klap Maison pour la danse, le festival + de genres a eu le temps de proposer les pièces de Nach, Tatiana Julien et Arthur Perole

Cellule

Sur des murs gris béton des photos projetées que l’on devine témoigner de révoltes d’Africains-Américains. Celles qui, à Los Angeles, ont donné naissance à la fin des années 90, au krump. Cellule, premier solo de la danseuse-chorégraphe Nach, est avant tout imprégné de toute l’énergie de cette danse urbaine, à la fois protestataire et canalisatrice des pulsions de violence. Mais depuis sa découverte du krump, Nach, de son vrai nom Anne-Marie Van, a aussi rencontré la danse contemporaine, les arts traditionnels d’Afrique et d’Asie. Une diversité d’influences, d’expressivité qui  font de Cellule une œuvre libératrice, puissante, en nuances comme en intensité. Hip-hop, blues chanté a capella, piano classique, au fil des tableaux la bande-son accompagne les trois temps du parcours ou plutôt de la métamorphose de l’interprète, en exploration introspective. Des premiers mouvements exprimant une rage contenue jusqu’à une atmosphère apaisée d’où se dégage même une sensualité intériorisée, le corps de Nach révèle sa musculature troublante. Sa quête progresse de violence en silence, de lenteur en vibrations, de peurs en exultation. Dans une mise en non-lumière qui apprivoise les tensions.

Soulèvement

Match de boxe ou défilé de mode ? Ni l’un ni l’autre ou plus exactement les deux à la fois. Le podium bifrontal sur lequel Tatiana Julien évolue évoque l’idée de combat, de résistance dans une société du spectacle, dans un monde en ébullition. De Mylène Farmer à Gilles Deleuze, de Patti Smith à Albert Camus, d’une musique l’électro à une Internationale en russe, d’une manifestation à un concert, Soulèvement crée un environnement sonore qui questionne l’art et le divertissement, l’émancipation et l’aliénation, la rébellion et la démocratie, le collectif et l’individu. Et s’appuie sur la mémoire intellectuelle collective. La danse tourne-t-elle ici le discours politique en dérision ou propose-t-elle un outil pour le déconstruire et le réinventer ? Dans un engagement physique intense, la danseuse chorégraphe déploie sa révolte, avec des gestes de rejet mais parfois d’acceptation d’un monde en crise de sens. Un solo captivant qui emprunte à la danse contemporaine autant qu’à la culture populaire. Danser dans les interstices du système pour en dénoncer les dégâts et les dérives. S’approprier tout ce qui crée du commun pour repenser la condition humaine : la lutte, la philosophie, le politique, la fête. La visée est ambitieuse, le chemin en sera d’autant plus ardu et nul ne sera épargné de sacrifices. Courir jusqu’à l’exténuation, se mettre à nu, faire le grand écart. Dans un contexte de crise démocratique et de catastrophe sanitaire mondiales qu’on ne peut séparer du fléau libéral, Tatiana Julien ne pouvait proposer meilleure suggestion : se soulever.

Stimmlos Zwei

Créée en mai 2018 au ZEF à l’issue d’ateliers, Stimmlos Zwei d’Arthur Perole est une réinterprétation de la première pièce du jeune chorégraphe, Stimmlos, dans une version où dix seniors amateurs se joignent aux cinq danseurs professionnels d’origine. La dimension intergénérationnelle du collectif élargi lui confère inévitablement un propos nouveau sur la transmission et le partage qui s’ajoutent aux thématiques du temps qui passe et de la mort, présentes dans l’œuvre initiale. Dans un clair-obscur solennisé par les Préludes de Wagner, les quinze interprètes vêtus de noir s’expriment par des mouvements lents, contenus, simples. Leurs visages esquissent parfois une mimique naïve, interloquée. Sont-ils des revenants, des internés qui cherchent à envoyer un message au public ? Les plus âgés semble se rappeler avec mélancolie l’insouciance de leurs lointaines années, des amours défuntes, à travers la jeune génération finalement tout proche d’eux. Cette dernière voyant dans les corps des anciens son propre avenir souhaiterait sans doute suspendre le temps et danser pour l’éternité. Inspiré par le courant du Romantisme noir et plus particulièrement par Les Fleurs du Mal de Baudelaire, Arthur Perole réussit à créer une peinture chorégraphique où la beauté et la pureté n’ont pas d’âge. Celles des corps comme des émotions.

LUDOVIC TOMAS
Mars 2020

Cellule et Soulèvement ont été joués le 12 mars à Klap et Stimmlos Zwei, au Théâtre de la Joliette, le 14 mars, dans le cadre du festival + de genres

Photographies

Soulèvement © Hervé Goluza
Cellule © Mark Maborough

Klap
Maison pour la Danse
5 rue du Petit Versailles
13003 Marseille
04 96 11 11 20
http://www.kelemenis.fr/

Théâtre Joliette
2 place Henri Verneuil
13002 Marseille
04 91 90 74 28
www.theatrejoliette.fr