La chair du temps, roman de Belinda Cannone

Ex/stime de soi

La chair du temps, roman de Belinda Cannone - Zibeline

Lorsqu’une professeure de littérature comparée à l’université de Caen, essayiste et romancière constate en rentrant dans sa «maison des champs» -expression un peu niaise qui manifeste une telle volonté de se démarquer que l’entrée dans le livre est un peu gâchée- qu’elle a été visitée et qu’ont disparu les malles contenant lettres, photos et carnets intimes (sa «chair du temps»), cela s’appelle «désastre» ou «tsunami personnel» et l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie est évoqué sans recul semble-t-il. Le ton est donné et surtout l’élan : l’histoire littéraire n’est pas avare en péripéties déclenchées par le manuscrit volé ou retrouvé et l’on soupçonnerait presque Belinda Cannone d’avoir rêvé (de) l’événement qu’elle date du vendredi 11 mars 2011. Comme fouettée par le rapt -et notre auteure n’évite malheureusement pas la référence au «viol»- l’écriture tente de réparer en creusant (style impeccable, langue tenue, sinon académique) artistiquement la blessure ; jour après jour, la narratrice qui dit je et s’appelle Belinda mais désapprouve cette exhibition de l’intime qu’est le journal (on se perd un peu dans les paradoxes mais la psychanalyse au garde à vous veille en sentinelle) invente une forme de commentaire permanent extérieur qui donne à l’idée fixe ses lettres de noblesse ; Harpagon et sa cassette tombent du côté de la mort ; Belinda et sa «mémoire» envolée caracolent sur les ailes du désir de vivre, non sans frôler la caricature parfois : mêlant expérience personnelle et théorie de la littérature parfaitement maîtrisée la narratrice livre ses réflexions sur l’éros du hip-hop, la sensualité du tango ou l’ensauvagement de son jardin et ne manque pas de les légitimer par la référence aux écrivains du flux de conscience ou le recours à une fiction finale dont l’artifice crève les yeux. Alors, en effet, pourquoi ne pas écrire, puisque «ce qui compte, c’est la présence d’un point de vue et la qualité littéraire peutêtre». Peut-être ? Pas sûr.

MARIE-JO DHO

Novembre 2012

 

La chair du temps

Belinda Cannone

Stock, 19 €

 

Belinda Cannone était invitée aux Littorales (Entre fiction et réalité) du 10 au 14 octobre