Vu par ZibelineCet été l'art contemporain s'invite à la Friche de la Belle de Mai

Expos à tous les étages !

• 23 juillet 2019⇒29 septembre 2019 •
Cet été l'art contemporain s'invite à la Friche de la Belle de Mai - Zibeline

Les 5 niveaux de la Friche accueillent, chacun, une exposition d’été, aux tonalités très différentes, et passionnantes.

Astérides, Fraeme (ex Sextant) et la Fondation Ricard parient sur de jeunes plasticiens, alors que Christian Caujolle propose deux expos photos essentielles.

Immersif

Tandis que Rhum Perrier propose une programmation événementielle dans ses bottes de foin et son univers jaune citron, c’est un jardin d’éden rougeâtre et apocalyptique qu’offre le jeune artiste Paul Maheke. Ooloi, entre installation et performance, interroge la différence entre la façon dont on s’aperçoit et celle dont les autres nous conçoivent. Comment, alors, représenter le corps et évoquer la subjectivité sans la figurer ? L’artiste tente de s’abstraire du corporel et du tangible pour s’élancer vers quelque chose d’immatériel et fugace qui figure l’individu tout entier.

C’est ce qui se dégage profondément de l’œuvre : l’espace nous renvoie à nous-mêmes, à la façon dont nous sommes au monde. L’installation est une expérience sensorielle, presque charnelle : un espace d’accueil destiné à faire interagir l’œuvre et le public. 

Dans la vaste pièce, de longs voiles rouges, comme des rideaux de théâtre qui laissent passer le regard, ondulent au gré des souffles, des bruits de pas et du mouvement des corps. Parcourue par les visiteurs, l’œuvre prend vie pour représenter l’errance d’âmes interloquées, soudainement seules et incertaines. On ressent une impression de légèreté volage avec laquelle tranche l’infini poids de sphères mordorées qui ponctuent régulièrement l’espace. Pour nous maintenir au sol ? Ces points de gravité agissent sur les corps comme des aimants, que l’on contourne en les frisant, pour jouer à frissonner. Avant de parvenir au fond de la salle, vers lequel nous guident tous les points de fuite, et où un visage de feuilles nous regarde…

Ce minimalisme guttural et primaire fait crépiter la peau et la pointe des orteils. Nous rôdons plus que nous déambulons dans la salle, dans une chorégraphie hypnotique, au son des accords d’une guitare ; rituel menaçant et familier qui scande les mots mystiques et poétiques d’un medium qui nous enjoint lui aussi « à vivre dans ce moment » et à nous transformer en œuvre d’art.

Historique

Dans la Salle des Machines, la ferveur et la créativité de la photographie contemporaine cambodgienne sont mises à l’honneur. 40 ans après l’entrée des Khmers Rouges à Phnom Penh, le pays est le lieu d’une prolifération artistique qui s’affranchit des courants et des écoles, et voit naître une nouvelle génération d’artistes animés d’une rage de créer. Comment évoquer l’abominable table rase, et la mémoire qui persiste malgré l’histoire traumatique ? Et comment, aujourd’hui, s’en affranchir ? C’est en confrontant trois générations de photographes que Christian Caujolle nous y convie. 

Mak Remissa, qui a vécu enfant le génocide, l’évoque avec pudeur et une sorte de mélancolie qu’on peut avoir pour un passé révolu, même lorsqu’il est aussi terrible. Ses photographies de silhouettes en papiers découpés forment des scènes brumeuses, comme extraites du fond de la mémoire. Exils, exactions, douleurs comme affranchies du réalisme, pour permettre la résilience.

La deuxième génération va droit au but : colorés et acides, les portraits de Neak Sophal figurent le déterminisme professionnel et social des individus au visage camouflé, dans une société cambodgienne en pleine reconstruction. Philong Sovan, pour sa part, se fait le porte-parole des sans-voix, victimes de la spéculation immobilière et de la crise économique. Dans la pénombre jaune de la ville, il détache des scènes de genre : des enfants encadrés de bidons vides, des mères sur des chaises en plastique, dont l’atmosphère n’est pas sans rappeler Les mangeurs de patates de Van Gogh, dans le détachement de ces personnages au regard hagard.

Les plus jeunes font tomber les masques : Lim Sokchanlina dénonce, dans un travail conceptuel et engagé, les murs qui continuent à coloniser le Cambodge. Venus de Chine, palissades dans des champs de fleurs, ils séparent en voulant unifier, comme des cheveux industriels dans la soupe. Jeune et profondément provocant, Ti Tit est quant à lui un artiste immédiat, blogueur. Il dépeint sans détours, en exposant son corps, son visage et son homosexualité, les aspirations de la jeunesse cambodgienne, aujourd’hui mondialisée.

Subversif

Emmanuelle Lainé nous invite à sortir de la crédulité. Organisée par la Fondation d’entreprise Ricard, son installation est profondément subversive : c’est une plongée sans œillères dans le monde du travail, tertiaire, celui du bureau, avec ses open spaces, ses espaces de repos, ses bureaux et ses écrans. Pas d’humains dans la pièce, ni d’images humaines, mais la trace de leur passage : une bouteille d’eau, des vêtements sur des patères, des objets personnels se perdent au milieu des dossiers, feuilles blanches, matériel de bureau dont la banalité a quelque chose de brutal et dérangeant. 

Car tout le contenu, très réaliste et minutieux, est décalé : par la confrontation avec des images géantes d’outils de travail d’un autre temps, issus des collections du Mucem, objets d’artisans aux formes très charnelles évoquant un rapport disparu au travail ; parce que des jeux d’illusions répètent avec exactitude, et quelques erreurs, les espaces de travail, les décors photographiés interrogeant la vérité de l’image ; et parce que les photos sont couvertes de pièces, de billets, de ce qui traîne au fond de nos poches, perturbant toute échelle et la notion même d’horizontalité, comme sur nos écrans de travail verticaux couverts de pictogrammes qui flottent.

Au pied des patères, sous les sièges, des tas de terre, rappelant notre destination finale, comme un signal d’alarme : nous avons des corps, matériels, et le virtuel aseptisé de blancheur et de plastique de nos bureaux n’est qu’une illusion mortifère.

Engagé

Ludovic Carème est un photographe de presse et d’art. Opposer ces deux catégories n’a, avec lui, aucun sens. On se souvient de ses portraits de Maliens « expulsables » en grève de la faim à Saint Bernard, rendant à chacun de ses sujets son humanité. 

Sur le grand plateau de la Friche, Christian Caujolle a conçu une exposition grand format sur ses années passées au Brésil. On y retrouve sa manière, ses portraits posés, cadrés comme des peintures, qui nous font face. Ses visages aussi, serrés plus près mais toujours à échelle humaine. Et ses immeubles, en contre-plongées, vus comme on les perçoit depuis la rue, surplombant ceux qui les regardent. 

Chacune des séries rend compte d’un scandale criant de la société brésilienne. En Amazonie, où la vie furtive et sensuelle est menacée par la déforestation ; devant la favela d’Água Branca, construite sur les égouts, où le photographe capte la lassitude, la dignité et la misère de ces travailleurs qui prennent chaque matin le bus pour aller gagner juste de quoi survivre, sans pouvoir se loger ; sur les trottoirs, où des dizaines de corps de sans-abris alignés disparaissent sous des amoncellements de cartons et de tissus, laissant paraître un bout de main, comme un vestige de leur humanité recouverte, déjà prête à basculer dans la tombe ; dans les rues de Sao Paulo où, au-dessus de ces corps si nombreux, des immeubles vides couverts de graffitis audacieux étalent le scandale de la spéculation immobilière.

L’exposition, scénographiée comme un parcours narratif, nous conduit à la fin vers une pièce circulaire centrale, où les visages les plus émouvants de la favela se livrent, avec des mots aussi, et la présence palpable du danger et de la répression.

Portrait de la misère et de la destruction d’un pays et de ses hommes, Brésils est une exposition majeure, qui fait de la photo une arme, humaine, de dessillement.

SELMA LAGHMARA et AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2019

Les deux expositions photographiques sont produites dans le cadre de Grand Arles Express, et accessibles avec le pass des Rencontres d’Arles (lire P. 40-42)

L’été contemporain
Suspension volontaire de la crédulité, Emmanuelle Lainé
OOLOI, Paul Maheke
Brésils, Ludovic Carème
40 ans après – La photographie contemporaine au Cambodge

jusqu’au 29 septembre
La Friche de la Belle de mai, Marseille
lafriche.org

La Friche
41 rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 95
http://www.lafriche.org/

Casa Consolat
1 rue Consolat
13001 Marseille
09 52 91 66 99
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