Une Randonnée en terres beckettiennes par Danielle Bré

Exploration des frontières Ou de la formation du spectateurVu par Zibeline

• 23 avril 2015 •
Une Randonnée en terres beckettiennes par Danielle Bré - Zibeline

La polysémie du terme théâtre, qui englobe aussi bien le lieu que la mise en action de sa forme, lui ouvre un champ d’expérimentations infini. L’exploration des limites du genre devient un exercice souvent périlleux, mais passionnant, car il dessine aussi l’espace de notre liberté, de notre intelligence du monde et de nous-mêmes. On le sait depuis Aristote, la fonction cathartique du théâtre n’est plus à démontrer. Il autorise une plongée vertigineuse en nous et apporte un éclairage sinon neuf, souvent autre. Beckett nous entraîne ainsi par des détours et de fond et de forme qui remettent en question notre appréhension des choses et des êtres. Le choix d’une ‘ Randonnée en terres beckettiennes’ par Danielle Bré, et sa compagnie In pulverem reverteris, nous ramène aux fondamentaux de la littérature, avec le doute sur le mot, ses significations, ainsi que sur le langage en général, qu’il passe par le geste, l’expression, la peinture, la musique, l’image fixe ou cinématographique. Avec une expérience du silence qui permet de nouvelles éclosions. Le triptyque films, (étrange Quad, Film, avec un Buster Keaton hanté, étonnamment tragique), pièce (Cette fois), s’orchestre avec le piano improvisé et sensible de Simon Sieger et les indications du meneur de jeu, qui donne des clés et ouvre de nouveaux chemins, Danielle Bré, mutine et pourtant énigmatique dans sa mise en évidence des enjeux du théâtre et de la vie. Lecture ouverte où chaque spectateur fait son miel, où se trouve convoqué le sens de l’écoute, plutôt que celui de la vue, où l’on est profondément touché, au-delà de l’intellect. La scène, plongée dans l’obscurité totale est traversée de biais par un rai de lumière, sur lequel se dessine un cercle lumineux, comme un point posé sur une ligne géométrique. Au cœur du point un personnage assis sur un haut tabouret. Visage vieilli, tendu vers l’écoute des voix qui racontent des épisodes de sa vie, vraisemblablement. Trois voix, trois Parques, trois âges, retours, instants répétés, mécanique du souvenir qui gomme, recompose, narre… première distance entre les faits et nous, le langage, et paradoxalement, seule manière d’en rendre compte. Même jalousement préservée (momifiée ?) par ses héritiers, l’œuvre de Beckett est ici rendue avec une force poignante. Poésie adamantine. Nous explorons grâce au superbe travail de Danielle Bré et Mathieu Cipriani les frontières du genre théâtral, mais aussi nous abordons l’humain autrement que par les critères de l’‘homo liberalis’. Une défense et illustration du théâtre qui nous offre de nouveaux miroirs, de nouvelles et subtiles voies…

MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2015

Vu au théâtre Vitez le 23 avril.

Photo : copyright In Pulverem reverteris

 

 

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