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En avant-goût au Festival musical de Salon, une ‘Mise en doigts’ à Aix-en-Provence

Exercices aux marges

En avant-goût au Festival musical de Salon, une ‘Mise en doigts’ à Aix-en-Provence - Zibeline

Le Festival International de Musique de Chambre de Provence (Musique à l’Empéri) a été fondé en 1993 à Salon par les trois musiciens Éric Le Sage (piano), Paul Meyer (clarinette) et Emmanuel Pahud (flûte). Solistes de premier plan, concerts au cœur de cadres d’exception, tout justifie la pérennité de cette manifestation.

À l’occasion de la 26e édition du festival, le trio enregistre avec ses amis (Daishin Kashimoto, violon et Zvi Plesser, violoncelle) un nouvel album (sortie prévue en 2019), tandis que celui concocté l’an dernier à la même période autour de Beethoven (seul changement dans l’équipe, pas de flûte, mais le violoncelle de Claudio Bohόrquez) sera dans les bacs le 24 août prochain. Au milieu de la session d’enregistrement (du 23 au 28 juillet), était proposée dans l’écrin à la parfaite acoustique de l’Auditorium Campra du Conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence, une « mise en doigts » au cours de laquelle l’essentiel du futur disque était présenté. Ce concert d’avant-première, et du CD et du Festival (qui débute vraiment à Salon le 30 juillet), s’orchestrait autour d’œuvres peu jouées, et pourtant d’une intense sensibilité, qui tissent de délicats échos entre leurs compositeurs respectifs. Erich Wolfgang Korngold fut présenté à l’âge de neuf ans à Gustav Mahler qui, même pour les grands ensembles, écrivait comme pour des solistes, tandis qu’à la même époque, Arnold Schönberg réduisait l’orchestre à quinze solistes.

L’interprétation complice de ces musiciens hors pair donna à entendre ces œuvres avec une éloquence rare. Le Piano Trio en ré majeur opus 1 (créé à Berlin en 1910) que Korngold, âgé alors de treize ans, dédia à son « père bien-aimé », laisse pressentir le génial compositeur que Sibelius qualifia de « jeune aigle ». Lyrisme du premier mouvement, léger humour du deuxième, caractère un peu plus sombre du larghetto, gaité virtuose du Finale, nourrissent la forme quasi cyclique de l’œuvre dans laquelle dialoguent piano, violon et violoncelle. Jalons posés, de lyrisme pour  Deux lieder pour flûte et piano de Mahler, et de modernité pour la Kammersymphonie n°1 de Schönberg. À l’origine destinés à la voix et au piano ou l’orchestre, les lieder de Mahler, arrangés par Ronald Kornfeil en 2014 sous l’impulsion d’Emmanuel Pahud, offrent aux deux instruments un tête-à-tête chatoyant et expressif. À la poésie parfois un peu grinçante de ce « pas de deux » musical, répondait l’ample « Symphonie de chambre » de Schönberg, et rassemblait les cinq instrumentistes qui endossaient les rôles des quinze de la partition originale, le piano, par ses capacités polyphoniques, étant traité comme un orchestre complet. Esthétique de la surprise, contrepoints, superpositions de quartes, résolutions mélodiques impossibles, kaléidoscope de timbres différents… en cinq mouvements, une réelle conversation s’installe, complice, ironique, passant du coq à l’âne, s’émoustille, se taquine, interrogations et réponses se succèdent avec une intelligente vivacité. On a l’impression d’entendre et de comprendre réellement cette œuvre pour la première fois, tant les musiciens savent accorder du sens à la moindre phrase, la moindre réplique. Exercice de haute voltige auquel les interprètes s’adonnent avec une délectation communicative ! Pas de bis malgré les rappels nourris, juste une « mise en doigts », et en appétit pour les auditeurs… À suivre !

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2018

Concert donné dans le cadre du Festival International de Musique de Chambre de Provence le 25 juillet, auditorium Campra, Conservatoire Darius Milhaud, Aix-en-Provence

Photographie : Mise en doigts auditorium Campra © Aurélien Gaillard


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