Letter to a man : Nijinski, Baryshnikov, WIlson, la folie et l'art

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Deux géants pour un mythe : le metteur en scène Robert Wilson et le danseur Mikhaïl Baryschnikov s’attachent dans Letter to a man aux journaux intimes de Nijinski, explorant l’irrémédiable plongée dans la folie du génial danseur et chorégraphe. La mise en scène s’appuie sur les ruptures, les silences, un espace dépouillé, formes stylisées, montagne, ogive de cloître ou d’hôpital, passage au noir tandis qu’une musique lointaine de cabaret glisse ses notes joyeuses, douche rectiligne de lumière crue sur une chaise en épure où le protagoniste se retrouve, emmailloté dans une camisole de force, cintré dans un costume de cérémonie, visage cérusé comme un vieux clown ou un meneur de revue dont les grimaces évoquent l’énigmatique et inquiétant personnage du film Cabaret de Bob Fosse, focalisation sur l’être, dans sa prison mentale, objectif photographique qui fige, reproduit ce qui se passe dans la chambre obscure avec l’image à l’endroit ou à l’envers, du négatif au cliché final. Plus obscure encore que le mécanisme de l’impression photographique, la conscience, ses égarements, sa difficulté à se déterminer, fragments répétés, inlassablement, ressassés jusqu’à se perdre, véritable performance poétique qui devient musique, tableau. La distanciation se multiplie avec l’usage de trois langues, anglais, français, russe, entre les surtitrages et la voix off, verbe qui crée et détruit, arpente des labyrinthes nouveaux. « Je ne suis pas le Christ… je ne suis pas Diaghilev… je suis Nijinski… » La schizophrénie de Nijinski est là, oscillant entre la légèreté des pas de danse esquissés par Mikhaïl Baryschnikov, les instants immobiles, la course délirante après une « cocotte » (clin d’œil dadaïste) et la marche lente vers une immensité glacée où le personnage semble se dissoudre. L’ensemble se clôt derrière des rideaux rouges d’une scène de théâtre. Folie de Nijinski, métaphore du théâtre, du geste de l’artiste… où le génie parfois se noie ?

Si une quinzaine de spectateurs quittent la salle avant la fin du spectacle, décontenancés sans doute par le propos, attendant peut-être un spectacle de danse, car proposé par les Ballets, le reste de la salle acclame, debout, parce que “tout le théâtre est de la danse” (R. Wilson), la performance sensible de ce dieu vivant de la danse dans cet hommage au mythe qu’est Nijinski.

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2016

Spectacle donné à l’Opéra Garnier de Monaco du 30 juin au 3 juillet.

Photographie © Lucie Jansch