Retour sur Les printemps du monde à Correns et Le Val

Éternels printempsVu par Zibeline

Retour sur Les printemps du monde à Correns et Le Val - Zibeline

Dansons assis, mais dansons quand même ! Camille Simeray, fondatrice de La Meute rieuse, apportait une onde de franche gaité à la Fraternelle de Correns, réadaptant son programme originel de balletti à une formule « assise », crise sanitaire oblige ! Scottishs, rondos en couple ou en chaîne, rondes, rumbas, polkas, mazurkas, farandole, bourrée en ligne (certains se lèvent, on ne se touche pas dans cette danse…), tout un répertoire de fête et de joie se dévide, s’attarde sur les places de Pézenas ou de Béziers, arpente les routes de l’Occitanie, s’égare en pays minervois, pousse ses pas en Quercy, épouse une géographie qui se plaît à mêler les époques, des transes du XVIe au carnaval, plus contemporain, de Cuba… Les paroles évoquent le travail de la terre, des saisons, mais savent parfois, plus lestes, raconter amours et paillardises. On égratigne au passage les puissants avec délectation, « Tout le monde ment et le gouvernement énormément ». La chanteuse y va de l’accordéon avec une belle maestria, accompagnée dans ces plaisirs savoureux par Fabrice Vialatte (flûte), Dayron Aguila Arbolaez (trompette, percussions) et Onel Miranda Ramos (percussions). Du bonheur à partager !

La poésie en mode de vie

Dins lei Piedas dei Gigants, « Dans les Pas des Géants » (à lire ici), la création de Manu Théron et ses comparses Geoffroy Dudouit (chant), Damien Toumi (chant, tambour sur cadre), Thomas Georget (chant), Guillaume Maupin (chant), connaissait une version nouvelle, encore plus proche des textes de Roland Pécout, dans un travail en épure où la musique naît du rythme des mots et des phrases, épousant leur respiration. Les compositions des premières moutures subsistent dans leurs frottements, leurs élans, la superposition des voix qui, chacune, gardent leur timbre particulier, laissant à l’écoute un champ ouvert. Si, peu à peu, « la poésie s’est retirée de la parole », ainsi que le constate le poète qu’évoquent Manu Théron et Frank Tenaille (directeur artistique du Chantier), « l’archaïsme rend la parole à la poésie ». Le goût des mots, leur ancrage dans l’histoire, nourrissent l’imaginaire, engendrent les métaphores et rendent compte au plus près des remuements de l’être et du monde. Incompatible avec la société de consommation, la poésie a recours à l’archaïsme comme à une source neuve d’énergie, car « la poésie nécessite d’être vive, progressiste ». Roland Pécout, poète marcheur, arpenteur d’espaces, prit très tôt parti pour la reconnaissance de la langue et de la littérature occitane, à la fois comme ethnologue et historien. Son travail protéiforme passe les frontières et revendique liberté et prépondérance de la rencontre. La réflexion politique s’est toujours ajoutée pour lui à celle sur la littérature. Les musiciens mêlent en écho à ses poèmes des extraits des œuvres des poètes de la Beat Generation, Kerouac, Ginsberg, Pasolini, ces poètes du cheminement, du persan Hafiz, de Rimbaud, celui des Illuminations, et du poème Démocratie, d’une puissance toujours époustouflante : « Aux pays poivrés et détrempés ! –au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires… ». Le phrasé des musiciens suit ces chemins où la liberté n’est pas qu’un mot, joue de subtiles variations, allie humour et profondeur et fonde en une même coulée poétique la bouleversante acuité des textes qui portent le « poids des ciels ». Sublime et magistral !

Traditions orales et vielles à roue

Le Chantier se déplaçait en l’église du Val pour accueillir le concert de fin de résidence de « quatre trésors nationaux » (ainsi les nomme Frank Tenaille) : Evelyne Girardon, pionnière du folk en France, Marino le Mapihan (chant), Marc Anthony et Gilles Chabenat (vielle à roue). La couleur puissante des instruments accompagne et rythme les chants. Les versions de Bretagne se joignent à celles du Berry et des Alpes. Les thèmes sont semblables, un même esprit les soude même si la chair des textes se transforme, plus crue d’un côté, plus espiègle de l’autre, les airs se nouent, les mélodies se frottent, les diverses traditions se répondent. Voici le rossignol ou le rossignolet qui parle d’amour et l’évoque de façon coquine, les filles sont mises en garde contre les garçons qui ne sont guère sérieux, le drame et la tragédie affleurent, l’enfant non voulu est noyé dans la rivière, l’amant part à la guerre et ne revient pas… tout un monde renaît, pages d’histoire enluminées de mélodies. Les commentaires d’Evelyne Girardon resituent les inspirations, livrent des clés, donnent une lecture poétique de la vielle, avec son « archet infini » et sa corde qui sonne comme une trompette. Temps suspendus qui nous inscrivent dans la lignée humaine.

MARYVONNE COLOMBANI
Septembre 2020

Concerts donnés les 11, 12 et 25 septembre à Correns et Le Val dans le cadre du festival Les printemps du monde

Photographies : Piadas © Jacques Sorrentini / Evelyne Girardon, Idem © Xavier Escalere

Le Chantier
Centre de Création de Nouvelles Musiques Traditionnelles
Fort Gibron BP24
83570 Correns
04 94 59 56 49
http://www.le-chantier.com/