Vu par Zibeline

Retour sur La soucoupe et le perroquet, et Vu du pont, présentés en mars au Liberté à Toulon

États de grâce au Liberté 

Retour sur La soucoupe et le perroquet, et Vu du pont, présentés en mars au Liberté à Toulon - Zibeline

Quand une moitié et une autre moitié se fondent l’une dans l’autre, ça s’appelle l’amour. C’est une évidence, comme toutes les évidences filmées par les documentaristes de Strip-tease diffusée autrefois sur France 3. Touché par la poésie et le rêve du héros ordinaire de La soucoupe et le perroquet de Frédéric Siaud, Paul Pascot a tenté sa propre aventure : faire de deux entités un tout sur scène, construire un récit qui ne soit ni une parodie ni une reproduction. Pari mille fois réussi.

Avec Florine Mullard, il campe un couple cohabitant dans deux bric-à-brac, complètement « barrés », prisonniers de leurs obsessions : pour lui, fabriquer une soucoupe pour se tirer sur la lune, ou Mars… ; pour elle, s’aimer et faire battre leur cœur à l’unisson. Et pour Cricri le perroquet, troisième personnage mort depuis belle lurette, voler une fois encore… Las, leur chute sera mortelle et leur désillusion un tsunami. D’une écriture drolatique et féroce, dans un tempo parfaitement maîtrisé, le spectacle offre à Didier l’inventeur fou et Corinne la fausse ingénue deux « réapparitions » plus vraies qu’une réalité parfois monstrueuse.

Vu du pont d’Arthur Miller pose la question du destin croisé d’un docker new-yorkais victime de son aveuglement, de son désespoir, et d’immigrés siciliens entrés clandestinement aux USA. L’adaptation de Bart van den Eynde conjuguée à la sobriété millimétrée de la mise en scène d’Ivo van Hove souligne la densité de la pièce, sa montée en puissance sourde. Sa violence gangréneuse explose dans le dispositif trifrontal qui projette les acteurs, tous éblouissants de vérité, dans une arène implacable.

Car les problématiques morales et sociales s’entremêlent dans la dramaturgie millérienne : le respect des lois (« la justice, par ici, c’est très important, pas comme en Sicile »), la délation, la séduction pour obtenir une carte de séjour (« la plus vieille arnaque du pays »), les amours interdites… Et cette passion logée dans le corps d’Eddie comme un étranger qui détruit tout sur son passage : son couple, sa famille, ses amis, son travail, jusqu’à sa mort. Brutale.

Certitudes anéanties, repères brouillés, sentiments refoulés, honneur bafoué… une pluie de sang s’abattra sur lui et les siens ! Autour de Charles Berling remarquable par la voix, la gaucherie, la rustrerie, aux épaules de plus en plus courbées sous le poids du désir et de la culpabilité, la troupe illumine le plateau. Trempée de sueur, noyée de sang.

MARIE GODFRIN-GUIDICELI
Avril 2017

La soucoupe et le perroquet a été donné le 3 mars au Liberté, scène nationale de Toulon

Vu du pont a été joué du 28 février au 12 mars au Liberté, scène nationale de Toulon

Photo : Vu du pont © Thierry Depagne


Théâtre Liberté
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