Vu par Zibeline

Before we go, film de Jorge León, transforme le plomb en or, la fragilité en force et le particulier en universel

État de grâce

• 28 septembre 2015, 28 septembre 2015 •
Before we go, film de Jorge León, transforme le plomb en or, la fragilité en force et le particulier en universel - Zibeline

Le réalisateur belge Jorge León et la danseuse-chorégraphe Simone Aughterlony étaient  aux Variétés le lundi 28 sept pour présenter en avant-première dans le cadre du Festival ActOral, Before we go. Distribué par les Films de Force Majeure, multiprimé, ce documentaire né de la rencontre à L’Opéra de la Monnaie à Bruxelles entre des artistes et  trois personnes en soins palliatifs, sortira en salle à l’automne. Et, même si son sujet peut effrayer, il ne faut surtout pas rater ce film funambule, bouleversant, brutalement délicat qui va à l’essentiel !

Prologue lacanien : écran noir, la voix off du Maître, théâtrale, sur le déroulé du générique rappelle que la vie sans la certitude qu’elle finira serait insupportable. Épilogue pasolinien : Oedipe aveugle et le jeu des regards de ceux qui voient et se voient avant la dernière danse-tourbillon d’un squelette.

Entre les deux, sans discours, l’exploration sensible des frontières entre vie et mort, rêve et réalité, veille et sommeil, documentaire et fiction, réel et représentation.

S’éveiller, chercher la télécommande d’un lit médicalisé, se soulever, geindre, décomposer chaque mouvement pour parvenir par saccades à extraire du lit un corps lourd, dolent, percé par une sonde. Puis laver la chair, chanter, s’habiller, se maquiller, partir : une suite d’infinitifs pour des matins qui ne vont plus de soi pour Lidia Schoue. Au même moment Noël Minéo privé de parole par un cancer de la langue se prépare lui aussi à sortir. Tous deux vont à l’Opéra où on retrouvera Michel Vassart sur son fauteuil roulant, borgne, amputé d’une jambe. Leur traversée vers cet espace prestigieux dédié au tragique, chorégraphiée par Jorge Leon est un basculement. Dans la solitude de ceux qui connaissent l’échéance, ils ne se croiseront pas ou si fugacement dans l’ombre. Chacun rejoignant un artiste : Meg Stuart, Benoît Lachambre et Simone Aughterlony. Trois duos habilement articulés par le montage, autour desquels passent musiciens, techniciens, accessoiristes. Un violon, le lamento de la Didon de Purcell, la chanson The Mercy seat de Nick Cave, les bruits concrets mais aussi le silence les accompagnent. Les corps martyrisés, loin des médecins, au coeur de la performance, dialoguent avec ceux des artistes dans un échange troublant. Caressés, étreints, travestis, dévêtus, les voilà vrais, magnifiques. Meg lit un cadavre exquis où coudes, nez, doigts, crâne s’accolent à des adjectifs moraux surprenants. Lidia roule au sol sur le médaillon d’une toile peinte et se voit au miroir transfigurée en diva. Noël promène sa maigre silhouette élégante de dandy dans les coulisses, les ateliers, les magasins du théâtre, arpente la scène, la salle rouge et or, court après la mort androgyne pour lui donner la main. Michel, le seul dont on saura quelque chose du passé, apaisé, découpe des bandes de couleurs qu’il colle sur les vitres troublant la perception visuelle du monde. Tous, en état de grâce.

Il y a dans ce film une alchimie qui transforme le plomb en or, la fragilité en force et le particulier en universel.

ELISE PADOVANI
Septembre 2015

Photo (c) Films de Force Majeure


Cinéma Les Variétés
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