Retour sur le festival Dansem

Et la Méditerranée n’en finit pas de créer…Vu par Zibeline

• 9 novembre 2013⇒14 novembre 2013, 12 décembre 2013⇒13 décembre 2013 •
Retour sur le festival Dansem - Zibeline

Dansem a comme chaque année proposé un peu partout ses formes chorégraphiques généreuses de leurs risques, et riches en surprises

Il y a quelque chose d’étonnant et déconcertant dans la performance au premier sens du terme proposée par le chorégraphe italien Alessandro Sciarroni et ses danseurs dans l’étrange pièce Folks, will you still love me tomorrow ?, les 14 et 15 novembre au Pavillon Noir à Aix. Cela commence par une démonstration de la danse traditionnelle bavaroise et sud tyrolienne, le Schuhplattler (le batteur de chaussures), puis un pari lancé aux spectateurs : qui tiendra le plus longtemps entre les danseurs et la salle ? Martellements incessants, variations infimes, les corps deviennent instruments de percussion, on est à la fois fasciné par la maîtrise imperturbable des danseurs, leur humour et la tension de cette lutte. Sueurs, applaudissements du public cherchant à forcer la fin, danse jusqu’à l’épuisement des uns et des autres, il ne doit en rester qu’un ! Style highlander au Tyrol. Ajoutez de temps en temps une musique électro pour compliquer la chose, peu importe le monde environnant, la danse et ses rythmes perdurent ! On applaudit la résistance, la prouesse physique. En arrive-t-on à une indépassable frontière ? ou à un avant-goût de l’éternité.

Peut-être un ordinateur peut-il faire office de partenaire de danse ? Alessandro Sciarroni en a fait la démonstration les 19 et 20 novembre au théâtre de Lenche avec Joseph. De dos, il allume son écran projeté sur une grande toile blanche. Soudain, le danseur piège le public avec son application qui déforme la salle toute entière. Sur les mélodies western d’Ennio Morricone, musiques électroniques d’Aphex Twin ou les classiques de David Bowie, il enchaîne défis chorégraphiques ponctués d’effets numériques «miroir», «étirement» ou encore «tunnel lumineux». Mêlant la technologie, la danse et le théâtre, il cherche, par tâtonnement, une esthétique de tableau. Faux déséquilibres, fausses désarticulations, Alessandro Sciarroni explore le moindre mouvement de son corps avec humour et subtilité. Les effets lui permettent d’entrer en duel avec son avatar, alter ego créé par ordinateur, d’acquérir une souplesse illusoire et d’inventer des gestes irréalisables. Sa mise en scène, drôle et inventive, parfois inquiétante, se décompose en petit tableaux vivants abstraits et astucieux auxquels il convie le public, surpris…

D’emblée oser rappeler qu’être deux est la condition nécessaire mais non suffisante pour faire un duo et c’est un peu de cette quête, d’une plus une, que nous parle L’Incontro entre Raffaëlla Giordano et Maria Munoz, la grande italienne filiforme et la petite espagnole trapue, si l’on veut à traits grossiers donner voix au corps. La scène des Bernardines, du 2 au 7 décembre, n’est pas un drôle d’endroit pour cette rencontre puisque chacune des deux chorégraphes/danseuses s’y est produite à son tour déjà : les intensités croisées de Cuocere il Mondo (variations sur la Cène de Léonard) et du solo Bach de Maria galvanisant le Clavier bien tempéré laissent d’ailleurs des traces dans ce spectacle plus intime baigné de fragments musicaux, voix et paroles venus de l’un et l’autre monde. Sur le plateau, comme une page blanche largement étalée pour les premiers contacts, plane d’abord l’ombre écrasante de Pina Bausch ; puis comme sur une nappe de pique-nique, tout se dépose avec l’évacuation du sacré, et surtout soi-même, dans l’attente de l’autre ou à ses côtés, paisiblement ; tout peut alors commencer : blanc sur blanc un rideau de fond, une tenture, voile de navire ou de mariée offrira le plus beau moment du spectacle dans les plis portés de l’une à l’autre. Vestes, pardessus, jupes, pantalons, l’étoffe fait le lien et n’entrave pas les deux énergies au travail qui jamais ne se rejoignent vraiment ni ne fusionnent laissant un flottement dont on se demande au fond s’il est force ou faiblesse. Les mains de Raffaëlla et les pieds de Maria gardent définitivement les secrets de la conversation…

MARYVONNE COLOMBANI, ANNE LYSE RENAUT et MARIE-JO DHO
Décembre 2013

Le Festival Dansem a eu lieu du 9 au 14 novembre à Marseille, Aix et Arles

La pièce de Christian Rizzo, C’est l’œil que tu protèges qui sera perforé, présentée dans le cadre de Dansem, sera reprise à la Villa Méditerranée les 12 et 13 décembre en collaboration avec Marseille Objectif Danse

Photo : Joseph,-Alessandro-Sciarroni-c-Rosaria-Filippetti