Retour sur les trois spectacles de l'édition spéciale du Festival de Marseille

Esprits libres et corps émancipésVu par Zibeline

Retour sur les trois spectacles de l'édition spéciale du Festival de Marseille  - Zibeline

Annulé cet été, le Festival de Marseille a rebondi en octobre avec trois propositions stimulantes, entre couvre-feu et reconfinement.

Parler du lien fraternel, du rapport à celui qui est un petit bout de soi, peut paraître banal. Mais dans le cas des frères Clément et Guillaume Papachristou, auteurs et interprètes d’Une tentative presque comme une autre, le sujet est un peu plus complexe. Non seulement parce qu’ils sont jumeaux, voilà pour ce qui les unit. Mais aussi parce l’un est valide et l’autre en situation de handicap lourd, voilà pour ce qui les distingue. Radicalement. Cette tentative montre deux êtres ostentatoirement inégaux dans leur aptitude au mouvement. Deux êtres qui, dans un premier temps chorégraphique écrit comme une naissance, de physiquement dépendants vont se désolidariser. Visuellement, l’image est forte, le duo sait qu’il joue sur la corde sensible de nos émotions. Mais les Papachristou n’en abuseront pas. Ils veulent nous dire autre chose. Le dialogue corporel devient oral. Le théâtre succède à la danse. Le rapport au spectateur change lui aussi. D’observateur empathique d’une communion troublante, le public devient le témoin actif et complice d’un échange intime, d’un questionnement sur la différence qui tourne parfois à l’interrogatoire. Clément, le valide, explore les sentiments de Guillaume dont le handicap ne l’empêche pas d’être ironique et grinçant. Une tentative de comédie dont on ne perçoit pas bien l’intention si ce n’est d’affirmer que les doutes, les contraintes peuvent se traiter aussi dans la légèreté et l’autodérision quand on vit dans un fauteuil.

L’écriture chorégraphique de Nacera Belaza est reconnaissable entre mille. L’onde, sa dernière création présentée en première mondiale et coproduite par le Festival de Marseille, constitue une nouvelle étape dans la recherche qui anime l’artiste depuis plusieurs pièces. On retrouve cette lumière plus que tamisée, suffisante pour percevoir la quintessence du mouvement. Un mouvement circulaire, répétitif et répété à l’infini, sur une musique lancinante accompagnant des chants traditionnels dont on devine les origines très anciennes. Les cinq interprètes, parmi lesquelles figure la chorégraphe, disparaissent et réapparaissent au fil des chapitres de cette œuvre hypnotique. Belaza creuse le rapport au rituel, au groupe, le confronte à l’espace comme au temps. Derviches tourneurs aux pieds statiques, corps en lâcher prise, danse intérieure, L’onde exprime une vibration fusionnelle et unifiante qui pourrait être celle d’un peuple qui se soulève.

Le projet Moun Fou est une expérience inédite. Une démarche de co-création artistico-citoyenne qui bouscule les codes, en questionnant la place de l’artiste dans le corps social. Menée sur deux ans par la compagnie marseillaise Rara Woulib, le processus lancé en septembre 2018 a connu trois étapes. Après un premier acte préliminaire d’Immersion de l’équipe artistique dans les réseaux professionnels et associatifs en lien avec la santé mentale et la grande précarité à Marseille, un deuxième proposant cinq Tentatives réalisées dans l’espace public et renvoyant aux situations vécues par des personnes en fragilité, l’Acte III voit l’aboutissement de l’aventure, invitant à Faire œuvre ensemble. Une épopée artistique cathartique où les parcours individuels deviennent récits partagés, où parole et gestuelle de chacun entremêlées bâtissent une fresque théâtro-musico-circasso-festive d’une puissance et d’une sensibilité pénétrantes. Artistes professionnels et amateurs se confondent, entrecroisent leurs conditions, de l’intermittent au demandeur d’asile, de l’infirmière à la personne de la rue. Entre monologues, chants, danses, défilé de mode, Moun Fou est un mouvement continu et pendulaire, entre l’intime et le commun, une allégorie du vivre-ensemble, un plaidoyer pour l’indifférenciation sociale et psychique.

LUDOVIC TOMAS
Novembre 2020

Moun Fou Acte III a été joué les 10 et 11 octobre, au CCR-Mucem ; Une tentative presque comme une autre les 23 et 24, à la Cartonnerie-Friche la Belle de Mai et L’onde le 29, au Théâtre Joliette, dans le cadre du Festival de Marseille

Photo Moun Fou III © Melio Lannuzel