Vu par Zibeline

La Chapelle Sextine, à voir pendant le Festival Off d'Avignon du 17 au 23 juillet

Éros géométrique

• 17 juillet 2017⇒23 juillet 2017 •
La Chapelle Sextine, à voir pendant le Festival Off d'Avignon du 17 au 23 juillet - Zibeline

Jeanne Béziers s’empare avec délectation du petit ouvrage de l’oulipien Hervé Le Tellier, La Chapelle Sextine. Rappelons la définition de l’auteur oulipien, « c’est un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir ». En hommage aux fondateurs mathématiciens d’Oulipo, le texte d’Hervé Le Tellier suit une rigoureuse construction mathématique, basée sur les vingt-six lettres de l’alphabet (deux fois treize), qui donnent l’initiale de treize hommes et treize femmes dont les destins vont s’entrecroiser pour un septième ciel parfois atteint parfois plus problématique. Six situations (non, on ne commence pas un vire-langue !) font se rencontrer nos personnages, donc, six fois treize, autrement dit, soixante-dix-huit courtes fables assorties de leur morale, drôle à souhait, se déclinent. Complexe direz-vous ! Oui, mais rien ne résiste à l’humour dévastateur de Jeanne Béziers et de ses comparses, Pierre-Yves Bernard (assistant à la mise en scène déjantée), Martin Béziers (musique et présence télévisuelle désopilante dans une végétation à la Douanier Rousseau), Cédric Cartaut (création sonore, vidéo et acteur), Christian Burle (costumes amovibles), Stéphanie Mathieu (décor modulable), Jean Bastien Nehr (lumières, de la clinique à la tamisée). Comme une immense toile, les fils unissent les lettres disposées tout autour de la scène à différentes hauteurs, liens matériels, qui soulignent la complexité folle de l’architecture loufoque du texte. Jeanne Béziers, infatigable, enjambe, délimite, raconte, chante, mime, nous emporte dans un rythme échevelé. Le sexe et ses variations se trouvent mis en question. Chaque protagoniste reste aussi seul après qu’il l’était avant le coït, mais pas d’état d’âme. Loin d’être aussi formel que la construction pourrait le laisser penser, ce jeu se module de commentaires parfois incongrus, drôles, glissant des remarques sur l’actualité, esquissant une pirouette qui fait appel à la culture de chacun… Surtout, il ne faut pas avoir l’air sérieux, la dérision est de mise, distanciation élégante et nécessaire. Oui, on parle d’élégance, pas de vulgaire, même si les mots sont crus, les situations scabreuses, les jeux de scène sans équivoque. Le rire ici est rabelaisien, doublé de la vision désopilante du monde animal, dans sa sexualité aux rites souvent déconcertants… ajoutez à tout cela les chansons de Jeanne Béziers, vives et cocasses, le piano délié de Martin Béziers, les mimiques des protagonistes, leur verve inépuisable, et vous aurez une petite idée de ce spectacle inclassable, iconoclaste et entomologiste qui sera donné au festival d’Avignon cet été.

MARYVONNE COLOMBANI
Avril 2015

Vu le 25 mars 2015, Espace Sextius « Seconde Nature », à Aix-en-Provence.

Le spectacle se jouera dans le cadre du Festival d’Avignon 2017, du juillet, à L’Entrepôt.

La Chapelle Sextine, Hervé Le Tellier, éditions Estuaire, collection « Carnets littéraires » 14€

Photo copyright : Lau Hebrar