Neige et corbeaux de Chi Zijian aux éditions Picquier: une épidémie à l'orée du XXème siècle

Épidémie en ChineLu par Zibeline

Neige et corbeaux de Chi Zijian aux éditions Picquier: une épidémie à l'orée du XXème siècle - Zibeline

Paru le 5 mars dernier, Neige et corbeaux de Chi Zijian retrace, grâce à une documentation abondante et précise, ainsi qu’une plume fine qui se glisse avec le même bonheur dans les détails que dans les scènes amples, la dernière épidémie de peste de la planète qui eut lieu en Chine à Harbin, ville récente du nord de la Chine, puisque fondée en Mandchourie à la fin du XIXe siècle, au moment de la construction du chemin de fer de la Chine Orientale, drainant une forte population russe (venue « au prétexte de protéger les voies »).

Hétéroclite et animée, la ville abrite Chinois, Russes, Japonais, devient personnage vivant, mouvant, dont chacun des trois quartiers est comparé à une femme, « Fujiadian serait une fille aux traits ordinaires modestement vêtue, le quartier des Quais une douairière couverte de bijoux, et la Nouvelle Ville, qui comprenait le nouveau marché et le coteau des Qin, une beauté hautaine ». Les lieux mêmes sont alors considérés comme « des rôles de la dramaturgie chinoise (…) le quartier des Quais (…) une guerrière pleine de vie, (…) la Nouvelle Ville, c’était un rôle paisible, gracieux et raffiné, avec une note indéfinissable de mélancolie (…) Fujiadian, plus vieux, plus débraillé, plus sale, c’était le bouffon avec l’arête du nez peinte en blanc, naturel, à l’aise, donnant de la gaité aux gens »…

Naissent des personnages attachants, aux traits marqués, aux existences chaotiques, cabossées parfois, dont le monde bascule avec l’éclosion de l’épidémie de peste. Grandeurs et petitesses, replis et générosités, aveuglements, déboires, luttes, deuils, déchirements, ententes fragiles, alliances improbables, vérités dévoilées, toute une architecture de vie s’effondre, depuis les premières toux sanglantes aux entassements de morts que l’on brûle sans distinction. On assiste à la fermeture progressive des commerces, des banques et autres activités, « les deux minoteries russes de Fujiadian avaient été les premières à fermer », et aux trafics, tractations et négociations plus ou moins honnêtes qui tentent de profiter de ce qui pourrait être une manne financière nouvelle, aux tentatives d’enrayer la progression de l’épidémie, par la diffusion de fumées de soufre ou le port de masques…

L’affaire endosse une dimension internationale, les différentes approches médicales se heurtent, s’affrontent, prennent un tour politique, lorsque les diverses croyances ne s’en mêlent pas… Les difficultés que rencontre le jeune docteur Wu Liande (qui a vraiment existé) pour mettre en œuvre les mesures qui finiront par endiguer la peste, peuvent susciter certains échos actuels. Pour l’anecdote, La peste de 1910 ne fut pas véhiculée par le pangolin mais « déclenchée par des chasseurs de marmottes itinérants »… Cette peste « sévit de l’automne 1910 à l’hiver 1911 », précise la riche et passionnante postface où l’auteure évoque la naissance et la composition de cette fresque éblouissante, qui n’est pas sans rappeler les dessins de Li Kunwu qui offrent une myriade de scènes et de détails, fragments de vie, insérés dans le flux d’un large ensemble en mouvement. Une épopée humaine irisée de neige alors que le corbeaux disent la bonne ou la mauvaise nouvelle selon les degrés de superstition…

MARYVONNE COLOMBANI
Avril 2020

Neige et corbeaux, Chi Zijian, traduction François Sastourné, éditions Picquier, 21.50€