Lu par ZibelineRetour sur le 17e festival littéraire Les Correspondances qui s'est tenu du 23 au 27 septembre à Manoque

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• 23 septembre 2015⇒27 septembre 2015 •
Retour sur le 17e festival littéraire Les Correspondances qui s'est tenu du 23 au 27 septembre à Manoque - Zibeline

La 17e édition des Correspondances de Manosque n’a pas failli à la règle du succès !

Difficile, voire impossible, d’accéder à la douceur des siestes littéraires, de trouver un siège sur la place de l’Hôtel de Ville pour les grandes rencontres, d’obtenir une place au théâtre pour les lectures et les concerts du soir… L’atmosphère est sereine cependant, malgré la foule, et vous fait plonger avec volupté dans toutes les histoires.
Rencontres
Pierre Deram/Michaël Ferrier. Djibouti aujourd’hui/Madagascar années 40. Deux auteurs, deux livres qui emmènent loin. De Djibouti, son premier roman, bref, tranchant, à la prose hallucinatoire, le jeune auteur Pierre Deram déclare : «Je voulais que ça dégouline de nuit.» De fait, la nuit d’errance du lieutenant Marcus dans un Djibouti rêvé semble suivre à la lettre la définition que Claudel donnait de l’acte d’écrire : «Poser quelque chose de très noir au bout de quelque chose de très pointu.» Face à lui, Michaël Ferrier a opté pour un romanesque pur jus, dans la tradition des Sue et Dumas. Il faut dire que son grand-père, à l’origine de ces Mémoires d’outre-mer, a vraiment tout d’un personnage de roman. Et quand le petit-fils, avec un délicieux talent de conteur, évoque le parcours inouï de son aïeul, on n’a plus qu’une envie, lire ses aventures qui mêlent l’histoire intime avec un aspect méconnu de l’Histoire (le projet nazi Madagascar en particulier). Deux écritures et deux univers très différents que le dialogue, mené avec brio par Yann Nicol, fait entrer en résonance, pour le plus grand plaisir de l’auditoire.
Alexandre Friederich et Thomas B. Reverdy se livrent à un dialogue captivant autour de Détroit, autrefois capitale mondiale du taylorisme et du rationalisme fou (oxymore si signifiant) ; aujourd’hui ville exsangue, déclarée en faillite depuis 2013. Dans son reportage, Fordetroit, Alexandre Friederich se met en scène à la rencontre des habitants (d’abord sur Internet, puis sur place, circulant à vélo). Il était une ville est une fiction où un inspecteur enquête sur la disparition de centaines d’enfants peu de temps après la crise des subprimes «Lehman Brothers». Reverdy dépeint un nouveau Far West, un territoire en guerre (économique), les WASP partis en banlieue, et les plus démunis (à 90% Afro-Américains) livrés aux trafiquants et aux dealers. Fordetroit (contraction de Ford-Détroit) est un «traité de la disparition», un livre sur les ruines d’une civilisation, presque de la science-fiction : des immeubles vidés de leurs habitants, plus de services publics, des salaires à 20$ par mois, une nature qui reprend ses droits, des jardins potagers improvisés, des incendies volontaires pour créer des îlots de sécurité…  Pour l’auteur «le désastre est inscrit dans le projet de capitalisme mondial». Reverdy, plus optimiste, pour éviter la catastrophe, préfère annoncer qu’elle a déjà eu lieu…
Yann Nicol reçoit Philippe Jaenada pour La petite femelle, un roman foisonnant sur Pauline Dubuisson, une jeune femme accusée du meurtre de son amant en 1953. Un crime passionnel qui déchaîne le procès acharné de son désir d’indépendance et de son passé de femme tondue à la Libération… Une justice masculine et une opinion publique aux abois engendrent partis pris et témoignages fallacieux. Pauline est un bouc émissaire, elle cristallise la peur féroce d’une émancipation féminine imminente. Philippe Jaenada se fait l’avocat de la diablesse et confronte les sources, explore les archives de ce destin brisé : une enfance à la dure, un père qui lui fait lire précocement Nietzsche et la laisse à 13 ans entre les mains des Allemands. Au fil de ce récit tragique l’auteur insère des digressions jubilatoires, comme des sas de décompression : sa lecture publique d’un extrait sur la problématique de la saucisse est truculente, généreuse, bluffante…
Maya Michalon accueille Carole Martinez avec la lettre d’un lecteur qui la remercie de l’avoir réconcilié avec le Moyen-Âge. Après avoir détesté cette période depuis son enfance elle a maintenant le projet d’écrire plusieurs livres dont l’action se déroule en Franche-Comté entre le Domaine des murmures et le château de Haute-Pierre sur les bords de la Loue. Dans La terre qui penche s’élève la voix de Blanche, une jeune fille morte à 13 ans, mêlée à celle de son âme qui a vieilli. L’auteure, fidèle à sa prose harmonique et épaisse, évoque la poésie et la musique de Guillaume de Machaut qui ont accompagné son immersion dans cette époque de cruauté où on empêchait les filles d’accéder à la connaissance.
De musique il fut aussi question lors de la rencontre croisée entre Jeanne Bénameur et Fanny Chiarello : dans Otages intimes, Étienne se reconstruit après sa séquestration grâce au Trio de Weber ; et c’est leur passion pour la voix de la contralto Katleen Ferrier qui réunit deux jeunes femmes prisonnières de leurs souvenirs douloureux (Dans son propre rôle). Mathias Énard parle aussi passion de la musique dans Boussole, mettant en scène Franz, musicologue et orientaliste, traversé de souvenirs, d’évocations de l’Orient et de musiques, au cours d’une nuit d’insomnie aux «Portes de l’Orient» : la rencontre fut surtout l’occasion de rappeler combien autour de la Méditerranée les idées et les arts se sont entremêlés, et combien les frontières n’ont pas de sens.
C’est un étrange poème sonore que nous livra, en Islandais (traduit juste après, à la note près, par son traducteur Eric Boury) Eirikur Örn Norddhal. Son roman Illska débute comme un coup de canon, puissant et drôle, mettant en scène un trio amoureux dérangeant : un néo nazi, une juive, un narrateur velléitaire, pour une saga qui plonge sans concession dans la résurgence de la tentation fasciste.
À l’opposé géographique, Alain Mabanckou poursuit avec une faconde et un humour formidables les sonorités des langues vernaculaires congolaises. Son Petit piment, élevé dans un orphelinat catholique puis dans un bordel, trouve sa langue, et sa voie, entre ces traces si paradoxales du colonialisme.
Performances
C’est l’histoire d’un écrivain (et éditeur) Yves Pagès, à qui une éditrice -Fabienne Pavia du Bec en l’air- a proposé de faire un livre de photographies. Ce livre c’est Photomanies. Que l’auteur propose de découvrir au cours d’une réjouissante exposition orale. Une sorte de making of du livre, plein d’autodérision et d’une drôlerie rare. Celui qui se déclare nul en photo se révèle photomaniaque en séries. Pendant une heure passée trop vite, il régale le public de ses monolubies et autres fiascoramas. Tentatives réussies d’«écrire en creux avec les yeux», pour un amoureux des signes et des mots, et de leurs traces dans les villes.
Chloé Delaume convie avec Alienare à une expérience inquiétante, un texte d’anticipation en boucle, plein d’échos, que l’écrivaine lit sur un rythme lancinant ; impression de transe hypnotique que les sons concoctés par Sophie Couronne et le film d’animation de Franck Dion renforcent, suscitant une sensation d’oppression, en accord avec le thème principal (le lavage des cerveaux par les psychotropes) de cette fiction numérique achetable sur Lapstore.
Lectures spectaculaires
Rachida Brakni a offert une lecture très dépouillée, toute en retenue, de L’autre fille d’Annie Ernaux. Texte dans lequel l’auteure confie comment elle a découvert l’existence d’une sœur aînée décédée en 1938 à l’âge de 6 ans. Existence tue, révélée brutalement par une conversation qu’elle n’aurait pas dû entendre. Et d’un coup la douleur et les interrogations, écrites soixante ans après cette découverte, comme d’une blessure non refermée.
Jean-Quentin Châtelain a donné une lecture truculente des lettres de Jack London adressées à ses filles. Les problèmes financiers, scolaires, mêlés à l’incompréhension face à la façon dont leur mère les élève, sont énoncés avec rage et agacement. La présence et la stature du comédien permettaient d’incarner les contradictions tendres de l’auteur aventurier, perdu entre son irascibilité viscérale et son amour paternel…
Plus virtuoses encore, si possible, Laurent Poitrenaux et Xavier Gallais lisent respectivement les lettres de Barthes et celles à Barthes. À la limite juste de l’émotion retenue par la lecture, puis la laissant déferler, ils mettent au jour un jeune homme écrivant une correspondance d’une clarté et une richesse de style incroyables, et d’une sensibilité qu’il ne se permit que dans les Fragments du discours amoureux, ou La Chambre claire. Les déclarations d’admiration de Bachelard ou les lettres crues et belles d’Hervé Guibert disent en écho ce que l’écriture a à faire avec le désir… Le livre de Chantal Thomas, le lumineux documentaire de son frère Thierry Thomas, qui capte chacun des regards aigus et ironiques de l’écrivain, la publication de cet album de correspondance par Eric Marty, nous rappellent à quel point Barthes reste encore, aujourd’hui, essentiel à notre compréhension de la littérature.
Concerts littéraires
BABX revient à Manosque, auréolé d’une notoriété dorénavant acquise. Il chante des poètes, de Baudelaire à Genêt, en passant par de très jolies mises en musique de la prose rimbaldienne. Une heure sympa, avec 4 hommes sur scène, interprétant des textes d’hommes, où les femmes sont au mieux objet de désir, parfois des laiderons. L’inverse genré aurait été une soirée féministe, ici personne ne voit rien : le masculinisme est la norme…
Le lendemain, carte blanche était laissée à Virginie Despentes. La romancière, plutôt que de faire entendre ses textes, a choisi de lire le Requiem des innocents de Louis Calaferte. Un texte sur la jeunesse zonarde et très pauvre des années 50, âpre, flirtant avec un racisme sexiste fait de cul de pute noire édentée, mais tendu et prenant, que la voix grave de la blonde tout en noir a psalmodié avec une énergie contenue, très rock, comme le trio qui l’accompagnait.
Ce sont le sommeil et les rêves qui ont inspiré Barbara Carlotti pour une présentation en forme de conférence scientifique, Le laboratoire onirique. Nos rêves nous révèlent-ils une personnalité insoupçonnée ? Piano, guitare et basse, chants accompagnent cette plongée dans l’aventure du sommeil. Avec la participation inattendue de Jonathan Coe qui a lu des passages de sa Maison du sommeil.
Pierre Ducrozet, le nouvel auteur en résidence pour une année à Manosque, a lu des extraits d’Eroica, une fiction biographique autour de la figure du peintre Jean-Michel Basquiat. En duo avec David Gonzalez Cambray au son, il explore les facettes de Jay, «Black de vingt ans qui veut être un héros», sur fond, entre autres, de Miles Davis, et de l’immanquable Heroes de David Bowie. Une évocation longuette mais pleine de fulgurances.
Et c’est à Sylvain Prudhomme qu’est revenu l’honneur de clôturer le festival, et sa résidence manosquine. La foule se pressait pour cette dernière lecture musicale, histoire d’atténuer la mélancolie des fins de fêtes. Des extraits de Les Grands et les échos de ce qu’a pu être le Super Mama Djombo, grâce à deux d’entre eux, Malam Mané (voix) et Domingos Gonçalvès (guitare), que le romancier a retrouvés. Un beau moment de dialogue entre mots et mélodies. Un final réussi… mais non sans saudade.

FRED ROBERT, MARION CORDIER, AGNES FRESCHEL ET CHRIS BOURGUE
Octobre 2015

Les Correspondances ont eu lieu du 23 au 27 septembre à Manosque
Retrouvez les critiques des livres évoqués sur www.journalzibeline.fr

photo : Ecritoire aux Correspondances de Manosque© Chris Bourgue