Déconstruction d'un système politique et médiatique par Thierry de Peretti

Enquête sur un scandale d’étatVu par Zibeline

• 9 février 2022⇒16 février 2022 •
Déconstruction d'un système politique et médiatique par Thierry de Peretti - Zibeline

Enquête sur un scandale d’État, film de Thierry de Peretti, sort le 9 février. Elise Padovani l’avait vu en avant-première à Marseille en novembre dernier.

Arte Mare, le Festival du film Méditerranéen de Bastia est né en 1982. Il revient chaque automne avec ses compétitions : celle du long métrage méditerranéen (remportée en 2021 par Haut et Fort de Nabil Ayouch), celles des films corses, des écoles de cinéma, et de la thématique de l’année. Pour la première fois, un partenariat s’est créé à Marseille avec l’Alhambra et La Provence. Il a permis le 23 novembre, à la salle comble du quartier Saint Henri de découvrir en avant-première le troisième long métrage de Thierry de Peretti : Enquête sur un scandale d’État -qui avait ouvert le Festival bastiais, le 2 octobre. Le réalisateur, sa coscénariste Jeanne Aptekman, et deux de ses acteur·ice·s, Mylène Jampansi et Alexis Manenti (qui n’avait pas encore vu le film), étaient là.

Contrairement à ses opus précédents (Les Apaches en 2013 et Une Vie violente en 2017), Enquête sur un scandale d’État ne se déroule pas en Corse mais en Espagne, à Marseille et Paris. Des villas luxueuses de Marbella au bureau des stups et des juges d’instruction. Des bistrots parisiens aux locaux du journal Libération. Des salles d’audience aux plateaux télé. Le scénario se construit à partir du livre L’Infiltré d’Hubert Avoine (ancien agent infiltré des Stups) et Emmanuel Fansten (journaliste à Libé).

En 2015, 7 tonnes de résine de cannabis sont saisies en plein Paris dans une camionnette stationnée. La procureure (Valéria Bruni-Tedeschi) découvre que cette livraison était surveillée par l’OCRTIS (Office central pour la répression illicite des stupéfiants) et que son destinataire, un des plus gros trafiquants de la place, est un indicateur du big boss des Stups, Jacques Billiard (Vincent Lindon), super flic encensé de tous. Parallèlement, Hubert Antoine (Roschdy Zem), ancien agent infiltré de l’Office puis du département de justice américain, contacte le journaliste Stéphane Vilner (Pio Marmaï) pour accuser Billiard de trafic d’État. Enquête judiciaire, enquête journalistique. Sur fond de scandale et d’amitié trahie, le réalisateur nous conduit dans une zone floue où ce qu’on croit être la vérité se dérobe sans cesse. La stratégie de Billiard de laisser passer la marchandise illicite pour s’attaquer aux infrastructures du trafic de drogue est-elle la bonne ? A-t-elle dérapé au point de le transformer – et l’État avec lui, en narcotrafiquant ? Peut-on maintenir une démocratie de droit en employant les techniques des truands ? Jusqu’où accepter la porosité entre la narco-criminalité et la raison d’État, à l’instar des commandos du GAL contre l’ETA ou des magouilles de la Françafrique. Bref, quand on déjeune avec le diable, le manche de la cuillère est-il jamais assez long pour ne pas se compromettre ? De plus, les gouvernements n’utilisent-ils pas les saisies qu’ils médiatisent pour redorer leur blason ? Les flics pour faire du chiffre ? Et les journalistes pour vendre du papier. Complicité ? Complaisance ? Incompétence ? Rien n’est très clair ni dans les interférences permanentes entre légalité et illégalité, ni dans les motivations des personnages. Billiard, imbu de sa personne, est-il le manipulateur froid qui « baise tout le monde » ? Hubert Antoine, toujours en quête d’argent, fébrile, colérique, dépité, n’est-il pas un peu mythomane ?

Comme Stéphane, le spectateur glane des infos, fait des recoupements. Le film tourne au documentaire sur le travail d’un journaliste d’investigation et le fonctionnement d’un comité de rédaction. Le réalisateur ne propose pas un polar comme il y en a tant sur le sujet. Rien n’est « sexy » dans son film. Non seulement parce qu’il n’y a pas de romantisme, ni noir ni rose. Pas de scènes érotiques. Pas de courses poursuites, de fusillades, de cadavres. Une image signée Claire Mathon, âpre, en format carré, qui ne cherche pas le « beau ». Anti-spectaculaire mais soigneusement chorégraphié, le flux de la parole s’empare de l’espace dans des plans séquences -que ce soit au tribunal ou dans l’agora du journal Libération.

La drogue est le moyen, selon Thierry de Peretti, de mettre en évidence le quasi échec d’un système politique et médiatique que son film servi par un casting 4 étoiles, tente de déconstruire. C’est ambitieux, bougrement intéressant et très inconfortable !

ELISE PADOVANI
Novembre 2021

Enquête sur un scandale d’État de Thierry de Peretti sortira en salles le 9 février 2022 (2h00).

Ecouter sur WRZ la Chronique d’un cinefils consacrée par Bernard Favier à Enquête sur un scandale d’Etat.

Photo © Les Films Velvet

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