L'autre Guerre des Six Jours : un documentaire pour ne pas oublier

En route pour le milliardVu par Zibeline

• 29 septembre 2021⇒8 octobre 2021 •
L'autre Guerre des Six Jours : un documentaire pour ne pas oublier - Zibeline

La Guerre des 6 jours s’associe pour nous au conflit israélo-arabe de juin 1967. Pourtant, elle désigne aussi celle qui opposa, 33 ans plus tard, du 5 au 10 juin 2000, l’Ouganda au Rwanda sur le sol diamantifère congolais. Une pluie de 6600 obus sur la ville de Kisangani, des infrastructures détruites, des centaines de civils tués, un millier de blessés, et la fuite de familles, dont celle du réalisateur Dieudo Hamadi vers Goma. Il a 15 ans à l’époque et se souvient encore de l’odeur des cadavres abandonnés dans les rues, dévorés par les chiens. Pour autant, cette guerre, il l’a laissée derrière lui comme la majorité des Congolais. Condamné à une réparation de 10 milliards de dollars par la Cour Pénale Internationale de Justice en 2005, dont un réservé aux victimes, l’Ouganda n’a jamais rien payé. Une amnésie, bien pratique pour les responsables politiques complices, toujours en place, est tombée sur ces massacres impunis et ce n’est qu’à l’occasion du tournage de son précédent film Maman Colonel que le réalisateur a rencontré à Kisangani, marqués à jamais, les corps mutilés, tordus, douloureux, les survivants de ces terribles journées pour lesquels l’oubli demeure impossible.

Regroupés dans une Association des Victimes de la Guerre des 6 jours, ils réclament depuis 20 ans que justice leur soit rendue, et décident d’entreprendre le long voyage fluvial vers la Capitale Kinshasa, pour faire entendre leurs voix et se rendre visibles. C’est, outre le devoir de mémoire dont il se sent redevable, cette visibilité que cherche Dieudo Hamadi dans son documentaire, En route pour le milliard, qui, dit-il, « suit une aventure humaine où les protagonistes, bien que lourdement handicapés, sont mus par une rage inaltérable, décidés à regagner leur dignité au sein d’une société qui les ignore ». Le réalisateur montre les préparatifs du voyage, les débats. Il fait la connaissance des membres de la délégation : Sola, Modogo, Mama Kashinde, Papa Sylvain, Bozi, Président Lemalema. Puis embarqué avec eux, sur le fleuve Congo, il filme au plus près le périlleux voyage de 1734 km, la promiscuité, l’inconfort, les querelles. Enfin, l’arrivée dans la capitale en pleine campagne électorale et les difficultés pour être reçus et entendus au Parlement.

Trois actes, entre espoirs, fatigue et désillusions, entrecoupés par des flashbacks théâtraux où les victimes rejouent leur propre drame encore et encore. Pas de recours aux archives. Sans cacher les moignons blessés que l’on masse, les prothèses mal adaptées avec lesquelles on compose sans cesse, les claudications épuisantes sur des béquilles, les adaptations du geste pour manger, coudre, cuisiner quand on n’a plus de bras, la mise en scène, au risque de nous faire perdre quelques informations, prend le parti de la stylisation et de la distanciation. Par la beauté de plans très composés, par le théâtre, le chant et la danse que ces gens meurtris pratiquent ensemble, par la clarté de leur plaidoirie, par leur force de rébellion et leurs rires.

Premier film de Dieudo Hamadi à sortir en salles de cinéma, premier film congolais sélectionné à Cannes, En Route pour le milliard sera sur nos écrans le 29 septembre.Et, comme un happy end possible à ce combat tenace, un an après sa réalisation, quelques indemnités ont commencé à être versées aux victimes.

ELISE PADOVANI
Septembre 2021

En Route pour le milliard, de Dieudo Hamadi sort le 29 septembre

Photo : Copyright Laterit Productions