Vu par Zibeline

En pleine face

 - Zibeline

Lorsque vous allez voir Maguy Marin et/ou Denis Mariotte, vous vous attendez à recevoir un de ces chocs salutaires qui vous sortent des ornières et vous laissent entrevoir d’autres voies. Rien de fabriqué ou de factice là-dedans : ils font partie de ces artistes que le monde révolte, qui ne se soumettent pas à ses petites aliénations, et qui croient encore qu’ils peuvent nous le dire, nous le montrer, en décalant les règles du spectacle. On voit nombre de succédanés de ces expériences-là, d’artistes qui cherchent à retrouver cette force en imitant leurs postures, sans trop savoir ce qu’ils dénoncent. Là ça vous parle tout de suite…

Que disent-ils dans Ça quand même ? Qu’ils sont devant nous sans trop savoir quoi y faire, mais que cette présence seule nous tient ensemble, eux et nous, artistes et publics, humains de tous ordres. Le message est simple, mais subtil à faire ressentir. Il faut faire entendre l’épuisement d’une certaine relation spectaculaire, du non-spectacle aussi, car il faut continuer à créer, à multiplier sans fard et sans costume, si l’on ne veut pas rentrer dans le rang. Il faut dire aussi, discrètement mais assez fort pourtant, au bon moment, l’amour que l’on porte au public, le besoin d’être compris et vu, véritablement vu, par quelques-uns au moins. Le rêve toujours vivant de changer quelque chose à la vie, à nos regards.

Comment font-ils cela tous les deux ? Peu importe. On retrouve dans Ça quand même les apparitions/disparitions chères à Maguy Marin, la subtilité et l’équilibre sonore du travail de Mariotte : le texte et la musique sont les flots continus, à deux voix synchrones, frottements sans pulsation, qui surgissent comme de l’intérieur de ces deux êtres qui nous regardent en face, montrent leurs efforts exécutés pour nous sans raison et sans y croire, sinon pour être là, vivants. Leurs corps sont sans apprêts, nus sans provocation, poilus sous les aisselles, sans fard, sans humiliation non plus, vivants. Le texte dit à deux voix est beau comme du Beckett romanesque. Celui de Soubresauts, qui dit l’homme qui meurt ; et qui pourtant au moment où il meurt est encore vivant. C’est à ce paradoxe-là que Marin et Mariotte touchent, comme en un duo de clowns métaphysiques. Car que fait-on lorsque l’art de la représentation est mort, mais qu’il reste toujours aussi nécessaire ?

AGNÈS FRESCHEL

Juin 2012

 

Ça quand même a été donné les 13 et 14 juin à La Friche dans le cadre de la programmation de Marseille Objectif Danse


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