En grandes compagniesVu par Zibeline

 - Zibeline

Le Ballet Cullberg à Marseille s’annonçait comme un événement. La grande compagnie suédoise, menée longtemps par Mats Ek qui prit la suite de sa mère Birgit Cullberg, est passé par les mains de Carolyn Carlson, et doit aujourd’hui retrouver une identité à la hauteur de la virtuosité des danseurs, et des attentes esthétiques du monde contemporain. C’est pourquoi, même si son Projet Strinberg déçoit, il présente l’intérêt courageux de déplacer franchement les lignes confortables de la reproduction infinie d’un répertoire. L’américain Tilman O’Donnel cherche donc un autre souffle dans la culture suédoise, et quoi de mieux que Strinberg pour l’expliquer ? L’écrivain était aussi schizophrène, souvent perdu, décompensant par périodes et revenant à lui pour écrire. Le chorégraphe saisit cet aspect méconnu pour dresser un tableau assez infantile du dédoublement, la perte de soi, de l’espace. C’est incongru et surprenant, mais certes pas réussi, d’autant que l’on sait ce que ces interprètes qui parlent si faux savent faire de leurs corps, ici réduits au rôle de marionnettes ou de parodies animalières… Après l’entracte, le Ballet Cullberg retrouva ses marques, dans une pièce parfois maladroite de Mélanie Melderlin, à partir là encore d’une anecdote de la vie de Strinberg, qui aimait la langue chinoise. Les corps ont au moins dansé brillamment !

Quelques jours plus tard une autre compagnie virtuose en son genre occupait le Stade Vallier : Peeping Tom, qui depuis une dizaine d’années est passé de propositions confidentielles initiées dans sa trilogie (Le Jardin, Le Salon, Le Sous sol) à des programmations dans les festivals et théâtres les plus prestigieux. La compagnie y a gagné en moyens de production, ici très importants, mais y a un peu perdu en force explosive. Les Belges ont toujours aimé les cantatrices poussiéreuses (mais à très belle voix), les tordus du désir, les corps inattendus. Dans À louer l’usage du tremblotement des jambes est ahurissant, les ambiances morbides dans l’antichambre de la mort, ou du rêve, ou de la mémoire, offrent de beaux moments d’émotion. Quant au décor, somptueux, il joue sur des perspectives tordues qui rappellent les manoirs hantés et les coins sombres et drôles de la Famille Adams. Mais le discours se répète, beaucoup trop, et la compagnie a perdu en force subversive, en décalage du désir. Pour aller vers des univers plus matures que révoltés ?

AGNÈS FRESCHEL

Juillet 2012