Vu par Zibeline

De la force des textes de Genet et de Lagarce au Festival d'Avignon

En français dans le texte

• 7 juillet 2017⇒31 juillet 2017 •
De la force des textes de Genet et de Lagarce au Festival d'Avignon - Zibeline

Personnellement je ne comprends pas vraiment le Japonais. Ni le Néerlandais, le Polonais, ou le Portugais. Aussi lorsque je vois Sopro ou De Meiden, mon regard passe du surtitrage aux acteurs, des acteurs aux surtitrages, sans cesse. Un  peu moins dans Antigone : la langue japonaise aimant multiplier les syllabes, les sous-titres  défilent plus lentement. Mais enfin, pour peu qu’on soit un peu sur le côté, ou trop en bas, le surtitrage du théâtre nécessite un gymnastique du cou constante, et surtout nous fait perdre beaucoup, soit du jeu, soit du texte… Anecdotique ? Voire… L’impression d’être laissé à la porte d’une partie du spectacle est sensible. D’autant plus quand il s’agit d’aller écouter Jean Genêt en Néerlandais et Polonais : on y perd non seulement une partie du jeu et du texte, mais aussi le style particulier d’un des plus grands auteurs de théâtre en langue française.

De Meiden

On y gagne, en revanche, la pertinence de la vision de Katie Mitchell, sensible en particulier à deux égards : sa lecture des Bonnes est avant tout sociale, comme celle Mademoiselle Julie qu’elle avait mis en scène du point de vue de Christine, la servante délaissée, et depuis la cuisine. Les deux sœurs, étrangères, polonaises, représentent une classe exploitée, pauvre, et non pas comme dans certaines interprétations de Genêt une servitude désirée. La « cérémonie » à laquelle elles se livrent en répétant les gestes de « Madame » puis en la tuant symboliquement, ne révèle pas leur goût du théâtre et leur adulation  pour leur maîtresse, mais le besoin cathartique d’un exutoire, l’affirmation de leur existence face aux humiliations quotidiennes. Le fait que Claire soit, d’entrée, mourante, transforme le désir de meurtre en désir de mort : il s’agit, pour Claire, de se suicider, et pour Solange de l’y aider.

L’autre parti-pris est de faire jouer la bourgeoise par un homme travesti. Katie Mitchell s’en explique en disant qu’une femme ne pourrait se comporter avec autant de sadisme avec des femmes, féminisme sympa mais aveugle à la férocité de la domination de classe qu’elle met elle-même en place (et que les bourgeoises peuvent exercer autant que les bourgeois, et les trans). Il est évident pourtant que le travestissement, la transformation de genre, diffracte le processus de domination : fausse femme, Madame est surtout une quintessence de genre, perruque de long cheveux blonds, maquillage outré, faux seins et fausses hanches, qui transforment tout aussi bien Claire, lorsqu’elle les endosse, en un standard de féminité, que sa blouse de bonniche dissimule. Être femme se fabrique, ou se subit, selon de quel côté de la barrière sociale vous êtes…

Ces Bonnes sont donc passionnantes : parce que les comédiennes et le comédien sont visiblement virtuoses, et d’une grande sensibilité, même s’il est difficile de percevoir comment ils phrasent le texte. Le décor, moins technologique que dans d’autres mises en scène de Katie Mitchell, joue d’un extérieur dont on aperçoit seulement les jeux de lumière, phares des autos qui passent et réverbères qui s’allument, et les espaces intérieurs, la cuisine, domaine des Bonnes, la Chambre, palais de Madame, le dressing, véritable mausolée et siège des mises à sac. Mais a-t-on profité entièrement du spectacle ? Que le Festival d’Avignon donne à voir le théâtre du monde réjouit, mais n’y a-t-il pas un metteur en scène, une metteur en scène, capable de monter Genêt en Français ?

juste la fin du monde

Juste la fin du monde

C’est dans le Off que l’on peut entendre des textes de notre répertoire dramatique contemporain. Jean-Luc Lagarce en particulier : Juste la fin du Monde mis en scène par Jean-Charles Mouveaux proposé au Petit Louvre est aux antipodes de De Maiden. Pourtant là aussi il est question de maladie et de mort : l’auteur, transfuge de classe, vient annoncer sa mort prochaine à sa famille populaire et provinciale, mais ne pourra prononcer les mots. Le décor, qui doit comme pour tout spectacle du Off se monter et se démonter pour laisser place, joue sans réalisme de tables entassées, renversées, qui offrent des espaces séparés et étagés. Les comédiens s’emparent de la langue de Lagarce, ses tunnels abondants, ses hésitations et ses reprises, ses violences et ses non-dits couverts par l’anecdote. L’histoire de Louis ne peut se dire, parce qu’il y a trop de trahisons, d’attentes, de reproches à entendre avant. Cela place la tragédie au cœur de l’acte de théâtre : dans la langue. Jean Charles Mouveaux, qui joue Louis,  a parfois un peu de mal à incarner cette figure taciturne et désemparée de l’auteur, tandis que son frère (Philippe Calvario) sa belle-sœur (Jil Caplan) et sa jeune sœur Suzanne (Vanessa Cailhol) sont formidables de rage et d’amour, de volonté ou de refus d’établir le contact, de traces d’humiliations anciennes. La mère (Chantal Trichet), plus âgée, joue avec plus de réalisme et de douceur, et cette différence colle parfaitement au décalage générationnel du personnage. Le public suit, entend la langue, éprouve les conflits, la poésie et les errances. En français dans le texte.

AGNÈS FRESCHEL
Juillet 2017

De Meiden se joue à l’Autre Scène, Vedène, jusqu’au 21 juillet dans le cadre du Festival d’Avignon

Juste la Fin du monde se joue au Petit Louvre dans le cadre du Off jusqu’au 30 juillet à 19h30 (relâche le 25)

Photographies
Les bonnes © janversweyveld
Juste la fin du Monde © X-D-R


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