Vu par Zibeline

Le 10 novembre, le 16e Festival du Cinéma Espagnol de Marseille rendait hommage à sa marraine : Emma Suarez

Emma et ses doubles

Le 10 novembre, le 16e Festival du Cinéma Espagnol de Marseille rendait hommage à sa marraine : Emma Suarez - Zibeline

Au programme, les remises très officielles de la Médaille de Marseille et du trophée CinéHorizontes, une rencontre avec l’actrice et la projection de deux films séparés par 20 années, tous deux sélectionnés à Cannes. L’écureuil rouge du réalisateur espagnol Julio Medem en 1993 pour La Quinzaine et Les filles d’Avril du Mexicain Michel Franco en 2017, dans la Section Un certain regard (Prix du jury présidé par Uma Thurman).

Dans le premier, Emma Suarez a 29 ans, dans le second 53 mais dans les deux, celle qui débuta dans le métier à 14 ans, incarne son personnage avec une conviction, une grâce une subtilité de jeu inchangées.

L’écureuil rouge est un film en eaux troubles : celles que la caméra immergée parcourt dès la première séquence, celles de l’état amoureux entre une histoire qui finit et une autre qui naît, celles des faux-semblants que Julio Medem agite comme une cape de torero. Sur la jetée de San Sebastian, Jota, ancien chanteur du groupe de rock Las Moscas, plaqué par la chanteuse, s’apprête à mourir en sautant du haut d’un pont sur des rochers, lorsque devant lui une moto franchit le parapet et s’écrase en contrebas sur la plage. Jota porte secours au motard couché sur le sable, et en levant la visière du casque découvre les beaux yeux d’une femme (ceux d’Emma Suarez !) qui se prétend amnésique et à laquelle il va donner le prénom de son amour perdu, inventer une vie, un passé avec lui. Jota emmène la belle au camping L’écureuil rouge. On croise un chauffeur de taxi fou de vitesse, macho et violent, une femme au foyer soumise, une autre aux mœurs légères, des enfants qui se donnent d’étranges jeux de rôles, la radio met en garde contre un chauffard meurtrier. Engrenage des mensonges, fausses pistes, malaise… Avant de recoller les éléments du puzzle, de révéler les ruses du hasard dans les jeux de l’amour, le scénario égare avec malice le spectateur.

Les filles d’Avril navigue tout autant en eaux troubles. Plus profondes. Il ne s’agit plus de jeu. Et on ne sourira pas à une fin qui, sous des dehors de relatif happy end s’ouvre sur un avenir assombri par une névrose familiale tenace et peut-être «transmissible». C’est un film cruel, dérangeant qui bouscule l’image sacro sainte de la mère, explore la part sombre de l’amour maternel. Valeria a 17 ans. Elle vit au Mexique dans une maison près de la mer avec sa grande demi-sœur Clara de 30 ans et le père de son bébé, jeune homme immature mais attentionné. Elle a caché sa grossesse à sa mère, Avril, (interprétée par Emma Suarez) qui vit loin de là et a divorcé depuis longtemps du père de Valeria, lequel remarié à une jeune femme a engendré deux autres enfants. Avril, quinquagénaire solaire, sensuelle, adepte du yoga, alertée par Clara, arrive pour aider Valeria. Bonne intention, bienveillance de mère et de grand-mère qui va glisser vers la vampirisation de la vie de ses filles, le vol du bébé et de son géniteur. Avril, ivre d’une jeunesse et d’une énergie amoureuse illusoirement retrouvées, est-elle un monstre ? Comme Faust, on vend facilement son âme au diable pour rester jeune, aimé, aimant. Poids des névroses dévastant chacune de ces trois femmes de générations différentes : Avril, ses échecs mal digérés, son désir de rester femme et mère, Clara sans amour, seule, trop grosse, qu’Avril oblige à maigrir la vidant de sa substance, Valeria mère-enfant qui ne veut plus voir son père et dont l’apparente faiblesse cache une force incroyable. Et que dire du devenir du bébé de Valeria, une fille (aussi !) qui ne cesse de pleurer ! Le réalisateur se garde de porter un jugement et semble adopter comme celles dont il fait le portrait, l’omission, « ne le dis pas à… », étant une de leurs répliques favorites. Sa caméra colle aux personnages, se veut objective. Aucun accompagnement musical pour adoucir les mœurs.

Emma Suarez est si convaincante dans ce rôle qu’elle a demandé en souriant au public du Prado de ne pas la confondre avec cette mère perverse et de l’aimer quand même après le film. On ne l’en a aimée que davantage.

ÉLISE PADOVANI
Décembre 2017

Le festival CineHorizontes s’est déroulé du 9 au 17 novembre.
Voir le palmarès sur cinehorizontes.com

Photographie : Emma Suarez dans Les filles d’Avril © Version Originale _ Condor