Retour sur le palmarès de l'édition 2019 de Cinehorizontes

Élargir les horizonsVu par Zibeline

Retour sur le palmarès de l'édition 2019 de Cinehorizontes - Zibeline

La 18e édition de CineHorizontes s’est singularisée par la part belle faite au cinéma d’animation pour adultes, et un focus sur les 80 ans de l’exil républicain espagnol

L’Espagne est devenue le 5e producteur mondial du cinéma d’animation, qui peine pourtant à être représenté dans les festivals non spécialisés. Ce genre, loin de la mièvrerie sucrée de Disneyland, s’empare souvent de sujets graves, violents, historiques, usant de la liberté de représentation graphique pour reconstituer une époque, distancer une réalité insoutenable, ou aller au-delà, par la matérialisation de rêves et fantasmes. Car documentaire et animation, réel et surréel font bon ménage comme en témoignent les trois films sélectionnés. Qu’il s’agisse de Black is Beltza du chaleureux rocker-réalisateur libertaire basque Fermin Muguruza, un road movie initiatique nous ballottant de New York à Cuba, Mexico, Alger, Montréal, nous plongeant dans la contre culture des sixties, brassant les luttes révolutionnaires internationales sur fond de Guerre froide et de ségrégation raciale. Ou de Another Day of life de Raúl de la Fuente et Damian Nenow qui mêle prises de vues réelles et dessins dont le trait aspire à la précision d’un Moebius. Un film qui nous fait revivre le chaos et l’horreur de la guerre civile en Angola de 1975, à la suite du grand journaliste écrivain polonais Ryszard Kapuscinski, auteur de l’essai D’une guerre l’autre. Ou encore le Buñuel y el labirinto de las tortugas (Buñuel après l’âge d’or) de Salvador Simó, inspiré d’un roman graphique de Fermin Solis qui éclaire justement, outre l’histoire extraordinaire du tournage de Terre sans pain, unique documentaire de Luis Buñuel dans une région déshéritée d’Estrémadure, outre un épisode peu connu de sa carrière après le scandale de L’Âge d’or et sa rupture avec Dali, outre la personnalité tourmentée du grand réalisateur et son amitié avec Ramon Acin martyre du franquisme : la question de la véracité et de l’utilité d’un documentaire. Rendre compte d’un état des choses pour le transformer quitte à tricher un peu pour être plus percutant, plus efficace ? Buñuel après l’Âge d’or est un film sur un film. Buñuel disait que réaliser un documentaire, c’était « faire une récréation dramatique à partir du réel ». La définition s’applique parfaitement à ces fictions d’animation.

Mention spéciale du Grand Jury

Parmi les films en compétition, Oreina, du réalisateur basque Koldo Almandoz, a remporté l’un des plus beaux prix de la compétition. Un homme en moto qui roule vite sur une route droite. Une chorale qui chante de la musique sacrée. Et à l’extérieur une pluie battante qu’on va retrouver souvent, tout au long de ce film humide. Le jeune homme en moto, c’est Khalil (Laulad Ahmed Saleh), qui vit de petites combines, « étranger » même s’il vit dans cette région depuis que son père est venu travailler à l’usine, fermée depuis. Khalil rend souvent visite à José Ramon (Patxi Bisquert), un vieil homme qui a fait 7 ans de prison et 30 ans d’usine, qui vit à présent dans une ferme à proximité de la lagune Saria, sur la rive gauche du fleuve Oria. José Ramon, depuis des années, ne parle pas à son frère Martin (Ramón Agirre), prof d’université à Paris, interdit de cours semble-t-il, revenu dans la maison familiale et qui vit juste à côté. José Ramon et Khalil partent régulièrement en barque pêcher des civelles sur la lagune, activité interdite, surveillés par une garde champêtre qui veut absolument les coincer… Peu de mots mais des sensations. Les séquences où la barge bleue glisse sur l’eau le long des rives désertes sont superbes, envoûtantes et parfois inquiétantes. On pense à La Nuit du chasseur, un des films préférés du cinéaste basque Koldo Almandoz. La caméra s’attarde sur un oiseau, sur les herbes où se cache peut-être quelqu’un qui guette. Car cette zone à la périphérie, frontière entre la ville et la nature sauvage, est un personnage essentiel, l’endroit où ses personnages se croisent et jouent leur destin. Le titre, Oreina (Le Cerf) évoque la tête de cervidé naturalisée qui orne le salon de José Ramon et qui partira à la fin vers d’autres horizons. « Au lieu de raconter, on préfère suggérer. Au lieu de montrer, cacher. »  Au spectateur de découvrir, ressentir ou se laisser couler au fil de l’eau.

 

Paroles d’exilés

En 1939, suite à la victoire de Franco et à la chute de la Seconde République espagnole, près de 500 000 réfugiés se sont tournés vers la France. Quatre-vingt ans plus tard, leurs parcours ont trouvé un écho certain à travers leurs témoignages puis ceux de leurs familles, grâce au travail continu d’historiens mais aussi par le biais d’un cinéma documentaire riche et émouvant, capable de transcender le pouvoir de la parole. Cinehorizontes a eu l’intelligence d’allier ces différents médias pour commémorer cette page lourde et essentielle de notre histoire. La journée du 13 novembre a ainsi fait l’objet de conférences à la Faculté ALLSH d’Aix-Marseille Université autour des ouvrages de Gérard Malga et de Paco Roca, mais aussi du documentaire Mémoires de la Retirada, conçu par Véronique Moulinié et Sylvie Sagnes, ethnologues au CNRS. Cette mise au jour de la « mémoire historique » a ensuite fait l’objet d’une table ronde, suivie de la projection du documentaire de Stéphane Fernandez, Angel, bouleversant récit d’un rescapé de guerre contraint de quitter son Espagne natale à 16 ans. Le lendemain, c’est à Marseille que se sont croisées différentes voix de femmes issues de l’exil républicain. La romancière Isabelle Alonso, le temps d’une conférence dédiée à sa rocambolesque généalogie, puis d’un échange avec la réalisatrice Florence Lloret autour de son très beau Ceux qui sont restés, a évoqué le sort des laissés pour compte collatéraux. Ceux qui n’ont pas pu quitter l’Espagne, celles qui ont dû abandonner leur désir d’émancipation pour mieux soutenir leur famille… Précédé de chants républicains joliment réarrangés par Alain Aubin – dont un ¡ Ay Carmela ! poignant, au fugato très bien senti – et entonnés avec une émotion communicative par son Académie du chant populaire. La Nueve, les oubliés de la victoire a conclu ces deux journées au cinéma Les Variétés. Le documentaire d’Alberto Marquardt rappelait il y a déjà dix ans le rôle capital des soldats républicains à la Libération : il demeure nécessaire.

ÉLISE PADOVANI, ANNIE GAVA ET SUZANNE CANESSA
Novembre 2019

CineHorizontes s’est déroulé dans divers lieux à Marseille, du 14 au 22 novembre

 

Palmarès 2019

Horizon d’Or : Entre dos aguas d’Isaki Lacuesta et Isa Campo
Mention spéciale du jury : Oreina de Koldo Almandoz
Prix de la meilleure actrice : Marita Nieto pour son rôle dans Madre de Rodrigo Sorogoyen
Prix du meilleur acteur (ex æquo) : Israel Gómez Romero & Cheíto Gómez Romero pour leur rôle dans Entre dos aguas
Prix du meilleur scénario : Isa Campo, Isaki Lacuesta & Fran Araujo pour Entre dos aguas
Prix du meilleur documentaire : El silencio de Otros d’Almundena Carracedo et Robert Bahar
Mention spéciale du jury documentaire : Me llamo Violeta de Marc Parramon et David Fernandez de Castro
Prix du public : El silencio de Otros d’Almundena Carracedo et Robert Bahar
Prix du meilleur court-métrage : Rosenwohl, de Miguel Llorens
Prix Belle jeunesse Sciences-Po Aix : Yuli, d’Iciar Bollaín

Photos
Another Day of life © Gebeka films
Oreina © Gabarra films

Cinéma Le César
4 Place Castellane
13006 Marseille
08 92 68 05 97
http://www.cinemetroart.com/

Cinéma Les Variétés
37 rue Vincent Scotto
13001 Marseille
facebook.com/Cinemalesvarietes

Cinéma le Prado
36 Avenue du Prado
13006 Marseille
04 91 37 66 83
http://www.cinema-leprado.fr/

Les Cinémas Aixois :

Le Cézanne
1 rue Marcel Guillaume
Renoir
24 Cours Mirabeau
Mazarin
6 rue Laroque

13100 Aix en Provence
08 92 68 72 70
http://www.lescinemasaixois.com/