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Pour la Fête du livre d'Aix, les Écritures Croisées ont rendu hommage à l'écrivain Henning Mankell

«Écrivain à plein temps»

• 9 octobre 2015⇒11 octobre 2015 •
Pour la Fête du livre d'Aix, les Écritures Croisées ont rendu hommage à l'écrivain Henning Mankell - Zibeline

Courageusement, Annie Terrier et l’équipe des Écritures Croisées, a maintenu la fête du livre sans son invité principal et si attendu, Henning Mankell, disparu dimanche dernier. Ils étaient venus pourtant, les proches, Dan Israël, son éditeur et ami depuis quarante ans, Anneli Hoier, son agent littéraire depuis 25 ans, Robert Jonhsson, son secrétaire particulier depuis 11 ans, Anne Freyer, son éditrice au Seuil, depuis 18 ans. Dire le temps passé à ses côtés, rappeler sa puissance créatrice, mais aussi son action (parfois les mots n’étaient pas suffisants), depuis sa participation à la flottille de la Liberté en 2010, sa volonté d’éliminer l’analphabétisme en Afrique (ça coûterait ce que l’Europe dépense pour ses animaux !), le projet de Memory book (I die but the Memory lives on) destiné aux enfants orphelins à cause des ravages du SIDA en Afrique, la maison d’édition Léopard fondée avec Dan Israël, destinée à publier les écrivains d’Afrique, et ceux qui n’avaient jamais été publiés en Suède -pour lui les livres ont une importance sociale, ils sont des outils pour changer les réalités-, à son théâtre Avenida, fondé à Maputo au Mozambique… Dan Israël rappelle la capacité visionnaire de l’auteur, sa perspicacité : avant que des crimes racistes soient commis en Suède, il en avait le pressentiment et c’est ainsi que naît le personnage du commissaire Kurt Wallander, pour dénoncer le crime qu’est le racisme, acte criminel qui ne peut être combattu que par une fiction policière… Autour d’Henning Mankell, trois écrivains : Katarina Mazetti, l’auteur suédoise du célèbre Le mec de la tombe d’à côté, aime à mettre en présence des cultures, des caractères opposés pour qu’ils prennent du sens, et devient intarissable à propos des Vikings (poètes autant que guerriers) ; Francesca Melandri, passionnée, souligne sa volonté de porter un éclairage oblique sur les faits, qui leur accorde un regard plus pertinent, et met au jour les «secrets de famille» des pays, comme le sort du Haut-Adige ou Tyrol du Sud, mêlant dans ses livres histoire individuelle et grande Histoire ; Qiu Xiaolong, poète, spécialiste de T.S. Eliot, écrivain, père de l’inspecteur Chen Cao, insiste sur l’influence des romans nordiques sur son écriture, et comme Henning Mankell n’écrit pas vraiment des polars, -qui se focalise sur un acte criminel et sa solution- mais des romans, miroirs de la société. Finement guidés par Gérard Meudal ou Raphaël Bourgois, les différents intervenants ont poussé la réflexion sur les conditions de la création et le langage, autre hommage sur les thèmes choisis par Henning Mankell. Ses écrits venaient de l’intérieur, souligne son éditeur, il ne cherchait pas les sujets à traiter, ils s’imposaient et la forme utilisée en découlait. Raconter, partager, sont sans doute ce qui fait l’humain, plus que le savoir ; Mankell disait que seul l’être humain à la fin de la journée s’assoit pour la raconter, l’homme n’est pas homo sapiens, mais homo narrans. Henning Mankell écrivait tout le temps. Il y eu seulement deux mois d’interruption, lors de l’annonce de son cancer….
Sable mouvant
L’univers d’Henning Mankell fait partie de nos antres littéraires, de nos joies de lecteurs qui ont à chaque fois rendez-vous avec des confrontations de connaissances, de points de vue, qui enrichissent, tout simplement. C’est cet univers qu’il nous permet d’approcher dans Sable mouvant, fragments de ma vie, son dernier ouvrage qui vient de paraître en France (Seuil), entrepris en janvier 2014 lorsque les médecins lui ont diagnostiqué un cancer sans doute incurable. Ses fragments sont comme de petites touches de pensées, un autoportrait qui se dessine au cours des 67 chapitres qui rythment ce journal, en aucun cas «un livre crépusculaire, mais une réflexion sur ce que c’est que vivre». De fait sa réflexion, entre introspection et essai, n’est pas nostalgique mais lumineuse, nous éclaire sur son œuvre foisonnante et sur l’homme qu’il était, d’une curiosité insatiable. Sans aucune chronologie, il déroule des instants qui nous invitent en Afrique bien sûr, à Maputo au Mozambique, avec les gamins des rues ou dans son théâtre pour la création de Lysistrata, dans la grotte de Chauvet en Ardèche devant les peintures rupestres, sur la route de Salamanque, devant le temple de Hagar Qim sur l’île de Malte, à Onkalo («un mot finnois qui signifie trou, mais qui peut aussi désigner une réalité énigmatique ou encore les cavités où vivent les trolls»), «au cœur de la roche mère finlandaise [où seront stockés] jusqu’à la fin des temps d’énormes quantités de déchets nucléaires»… Et toutes les autres rencontres, humaines, y compris tous les inconnus qui l’ont accompagné et ont fait partie de sa vie, et la joie de vivre qui lui était revenue après qu’il avait échappé au sable mouvant, «trou de sable carnivore», pour continuer à vivre «de nouveaux instants de grâce». La joie qu’il avait simplement, et que personne ne pouvait lui voler, «de créer [lui-même] ou de prendre part à ce que d’autres [avaient] créer».
Quant aux lecteurs que nous sommes, nous aurons heureusement encore longtemps rendez-vous avec Henning Mankell.

MARYVONNE COLOMBANI et DOMINIQUE MARÇON
Octobre 2015

La Fête du livre a eu lieu les 9, 10 et 11 octobre à La Cité du Livre, à Aix-en-Provence

Photo :  © Maryvonne Colombani


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