André-la-Poisse  d’Andreï Siniavski, premier polar des éditions du Typhon

Écritures noctambulesLu par Zibeline

André-la-Poisse  d’Andreï Siniavski, premier polar des éditions du Typhon - Zibeline

Iégor Gran, fils de l’auteur, préface le roman André-la-Poisse d’Andréï Siniavski, en rappelant les arrestations et opérations de discrédit subies par son père, écrivain dissident de l’URSS, réfugié en France après six ans de Goulag (en 1966). Il évoque aussi la nouvelle d’Hoffmann dont s’inspire ce livre : Le petit Tsakhès. Comme dans la nouvelle, le protagoniste disgracié reçoit la visite d’une fée, mais avec Andreï Siniavski c’est le don de l’écriture et du langage qui est accordé à l’enfant en contrepartie d’une malchance tragique. Dans ce texte superbement orchestré entre thème et variations, le récit arpente le banal, y perçoit le mystère, y décèle l’incongru, la faille, accorde au réel sa puissance fictionnelle. Les distances s’abolissent en un fulgurant tour de passe-passe poétique : « Un jour je me pris à couler, ou plutôt je surpris l’eau coulant du robinet »… la rhétorique mène à la métaphore : « Le lavabo, lui, demeurait, tel le défi, bâillonné, d’un peintre abstrait malchanceux ».

Les mots ne se contentent pas de décrire ou narrer mais c’est grâce à eux que tout existe. Le rire se teinte de cruauté, offre un contrepoids nécessaire à la survie du protagoniste. L’humour noir se pare d’une vision caustique de la société et des relations humaines en une plume rapide, précise, où s’insèrent dialogues percutants et remarques acérées… Les symboles de la réussite communiste incarnés par sa fratrie, cinq « superbes gaillards » auréolés de succès, se voient déboulonnés les uns après les autres par la « poisse » d’André/Andreï (le récit est une perpétuelle réinvention de soi), qui, bien malgré lui, porte la culpabilité de la mort de ses frères. L’écriture suscite présences et situations, noie les frontières entre réel et fiction par un subtil jeu sur les temps. La clarté vient de la nuit : « toutes les choses vraiment bien ont été écrites et s’écrivent nuitamment ». Est-ce le songe d’une nuit sur lequel nous refermons la couverture bleue de l’ouvrage ? Un petit bijou d’invention où la légèreté flirte avec élégance avec la profondeur.

MARYVONNE COLOMBANI
Mars 2021

André-la-Poisse
Andreï Siniavski, traduit du russe par Louis Martinez
Éditions du Typhon, 15€