Retour sur les lectures entendues lors de l'édition 2017 des Correspondances de Manosque

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Retour sur les lectures entendues lors de l'édition 2017 des Correspondances de Manosque - Zibeline

Aux rencontres littéraires de Manosque 2017, Joy Sorman lit comme on respire, Reinhardt comme on chante, et Volodine joue à cache-cache. Mitterrand et Michaux écrivent leurs amours et leurs colères à pleine voix…

Baptiste Lallemant propose vers 15h des siestes littéraires écrites de 1964 à 1995 où deux écrivains invités lisent des extraits de leurs œuvres, tandis que quatre musiciens parlent et jouent, dans une belle écoute créative, des plages murmurées, chantées… Aptes à vous endormir ? Malgré les coussins et la fatigue des journées continues le moment est assez beau pour qu’on ne veuille pas le perdre en décrochant avec Morphée… Les lectures à Manosque réveillent !

Auteurs/lecteurs

Joy Sorman, assise sur son tabouret, à la fois timide et décidée, lit en musique. Ses Sciences de la vie (voir Zib’ 110) prennent le ton de la confidence, et son personnage en cours de métamorphose douloureuse, s’incarne dans son corps d’adulte repliée, livrant ses mots aigus comme les maux d’une adolescente au passé familial trop lourd.

Antoine Volodine, lui, s’amuse comme un fou. Réassortissant les histoires de son Black Village (voir Zib’ 110), à la construction virtuose, pour fabriquer un objet plus court, symétrique comme lui, avec ses interruptats, arrêts spectaculaires au milieu des intrigues. Prétendant qu’il représente Lutz Bassmann, son alias à la plume alerte et violente, « seul personnage qui a réussi à accéder au statut d’écrivain », auteur de la célèbre « leçon 11 du Post-exotisme en 10 leçons ». Prenant l’accent russe, décrivant ses horreurs d’après la fin du monde avec un humour si terrifiant que les rires qui fusaient parfois (il est si drôle…) n’osaient pas persister…

La Chambre des Epoux d’Eric Reinhardt (Gallimard) était musicale. Chantée : Léa Desandre, jeune mezzo soprano à la voix sublime, était parfaite pour incarner l’épouse, l’aimée, celle de l’écrivain qui est guérie d’un cancer du sein, celle du compositeur, personnage de la fiction qui alterne dans le roman avec le récit autobiographique. Eric Reinhardt lit la scène la plus drôle du roman, celle où il participe aux Assises de la lecture de Lyon et se décompose, en pensant à sa femme qui a échappé à la mort ; il lit aussi la scène de la rencontre entre le compositeur et Margot. Des pages qui divergent du ton de la confidence presque trop intime du reste du roman, et permettent à la lecture d’être à la bonne distance, théâtrale, du public…

Les absents

Autres confidences, d’un homme bien plus connu encore. Laurent Poitrenaux lit la correspondance de François Mitterrand à Anne Pingeot. Les lettres plutôt, sans réponse. La performance est remarquable, et Laurent Poitrenaux est un lecteur hors pair, juste à la bonne distance du texte, rendant ses nuances sans incarner mais en faisant vivre, et vibrer. Cependant on reste sans voix, doublement : comme chacun l’a noté lors de la publication de ces 1200 Lettres à Anne chez Gallimard, elles sont d’une qualité de langue surprenante. Ecrites de 1962 à 1995, visiblement chacune d’un trait, sans retouches, juste pour l’aimée, le rythme des phrases s’y déploie dans des descriptions sublimes, des métaphores sensibles, des coups de colères et des plaintes amoureuses étonnantes, écorchées, drôles, sévères. Car Mitterrand, s’il est amoureux, joue aussi au père, donne des conseils de vie. On imagine en souriant comment François (l’autre) écrirait à Julie, ou Nicolas à Carla : peu de danger qu’on découvre un jour une telle correspondance amoureuse…

Pourtant au fil des pages la sidération gagne : quelle place a-t-il donné à cette femme aimée, cachée, silencieuse, sur laquelle il a jeté son dévolu quand elle n’avait que 19 ans et lui, déjà, 46 ? Il la poursuit lorsqu’elle s’échappe, la tyrannise, et l’enferme dans un silence assourdissant. Pas un mot de son épouse, qu’il ne quittera pas, de ses fils, totalement absents. Pas un mot surtout de politique : rien lorsqu’il devient Président, abolit la peine de mort, met en place les 35 heures. Rien de ses choix, de ce qui fit nos vies, de ses trahisons, de ses amis, de ses rencontres. Il s’agit, encore et encore, de dire son amour, ce qu’il sent, ce qu’il veut pour elle, au fil des pages, identiques pendant 33 ans. Est-ce de l’amour, qui occulte tant l’être aimé qu’il ne partage avec lui rien de ce qui fait sa vie, surtout d’une telle vie ? Si les Lettres à Anne révèlent à quel point Mitterrand aimait écrire, elles montrent aussi que notre Président fit cavalier seul jusque dans son intimité. Et comment l’autre importait surtout pour ce qu’il en extirpait.

La correspondance d’Henri Michaux à ses éditeurs, aux journalistes, cinéastes, universitaires… est beaucoup plus drôle ! Astucieusement intitulé Donc c’est non par Jean Luc Outers qui a recueilli et éditorialisé les lettres (Gallimard), ce recueil itère et réitère son rejet de tout prix littéraire, de toute adaptation, théâtrale ou cinématographique, de toute interview, conférence, illustration, publication partielle dans des revues, des anthologies. Refusant ce que les écrivains recherchent habituellement pour conforter leur réussite, Michaux sûr de son œuvre, jaloux de son intimité et de l’intégrité de ses écrits, rédigeait des lettres polies et fermes, que Pierre Baux lit admirablement. Paradoxalement il interrompt ses lettres de refus par la lecture de Plume, d’une légèreté, absurdité et profondeur absolues. Michaux aurait-il permis cela ? Sans doute que non, mais il aurait eu tort ! Car le talent de Pierre Baux, dans le rendu des coups de colère qui montent, dans la sensibilité au poème, dont il fait vivre les nuances en son corps, est fascinante. Au sortir du spectacle, on entendit Poitrenaux demander s’il donnait des cours… C’est dire !

AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2017

Les Correspondances ont eu lieu à Manosque du 20 au 24 septembre. Lire notre retour sur les apéros littéraires via ce lien.

Photo : Eric Reinhardt- Correspondances de Manosque 2017 -c- Chris Bourgue

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