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Retour sur le Festival de danse de Cannes orchestré par Frédéric Flamand

Éclats de Croisette

• 19 novembre 2013⇒24 novembre 2013 •
Retour sur le Festival de danse de Cannes orchestré par Frédéric Flamand - Zibeline

Frédéric Flamand a orchestré, lors des deux éditions du festival de danse de Cannes qu’il a dirigées, une partition éclectique et brillante autour des mythes qui traversent la danse contemporaine.

Les grandes ou très grandes jauges des théâtres Cannois, qui auraient pu induire des choix moins courageux, ont permis au contraire de faire venir un public nombreux vers des formes exigeantes, aux propos lisibles. On espère que le départ de Frédéric Flamand, remplacé par Brigitte Lefèvre (le festival de danse de Cannes ne se dirige que deux fois), ne rompra pas ce bel élan. Mais l’ancienne directrice de l’Opéra de Paris sait aussi programmer des formes novatrices dans des murs sacro-saints !

Les pièces de Marie Chouinard démontrent combien la chorégraphe québécoise est perméable aux univers qu’elle retrace : si les Préludes de Chopin sont d’un romantisme que la danse n’ose pas approcher, les Mouvements, calqués sur la poésie et les tâches d’encre de Chine d’Henri Michaux, sont fulgurants. Graphique, hurlante et écorchée sa danse, au rythme des formes qui défilent, explore toute l’expressivité des corps qui bougent…

Juste avant, Hugo Pontès a dialogué autrement avec la musique, cherchant dans ses élans des prétextes à postures, ironisant joliment sur les clichés classiques, détournés en un ballet tout en souplesse, tranquille… et fascinant.

Martin Harriague et Michel Kelemenis se partageaient un programme. Le danseur du BNM proposa un Black Pulp fait de jolis moments mais peu convainquant dans son enchainement de tableaux sans liens lisibles, et souvent peu brillants. Le Siwa de Kelemenis, même privé de décors, installait au contraire une vraie atmosphère, apologie de l’eau et de la lumière, du mouvement emporté par des élans simples, à l’écoute du Quatuor de Debussy interprété avec un lyrisme retenu par le quatuor Tana.

Séquence naufrage avec la reprise de Titanic, une pièce ancienne de Frédéric Flamand dont le Ballet national de Marseille s’est emparé avec style et fougue. La pièce est un voyage -sublimement orchestré par la nostalgie des partitions de Schnittke ou de Charles Ives- qui emmène depuis la salle des machines vers le fond de l’océan glacé, et la renaissance d’un monde débarrassé de ses atours de classe, où le jeu mondain, l’affolement du naufrage, n’ont plus cours…

Séquence retrouvailles avec Renée en botaniste dans les plans hyperboles de Système Castafiore, créé en 2012 au Théâtre de Grasse où la compagnie est artiste associée : à nouveau la sensation d’être en présence d’une forme hybride parasitée par une surcharge d’effets spéciaux, une avalanche d’images vidéo et de bavardages en off. Malheureusement, «l’objet artistique non identifié aux franges du rêve, de l’imaginaire et de la métaphysique» n’est toujours pas parvenu à nous faire décoller vers de nouveaux territoires ! Retrouvailles magiques, par contre, avec le duo Sharon Fridman-Arthur Bernard-Bazin qui, pour la troisième fois (première au festival Danza in Madrid en 2011, puis au Festival de danse de Marseille cet été), a fait se lever le public. Empreint d’une densité supplémentaire et d’une virtuosité technique accrue, Al menos dos carras était habité par la même fougue, la même générosité, la même idée d’un éveil au monde possible dans la fraternité.

Séquence historique avec Drumming Live de Rosas & Ictus dont on ne se lassera jamais : la chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker, la musique de Steve Reich et les musiciens du groupe Ictus ont trouvé dans les danseurs leurs instruments vivants qui jouent avec l’espace comme sur un échiquier. Drumming Live relève de l’exploit permanent tant le mouvement d’ensemble requiert une précision horlogère pour atteindre ce niveau d’excellence.

Séquence découvertes lors d’un show case réservé aux jeunes talents des Alpes-Maritimes avec la maquette de la prochaine création de Nans Martin, Muô, qui ne semble pas assumer totalement le choix de la nudité féminine, aussi spectrale soit-elle ; le travail en cours de la Cie F, Stimmlos, à la lenteur graphique encore un peu pesante. Et une révélation, Corps se Tait, mais le Cors Sait Décorseter de la Cie Reveïda qui affirme un réel talent à décloisonner les genres (Olivier Debos est comédien-clown-poète et Delphine Pouilly chorégraphe-danseuse), assumant avec humour d’être en tenue d’Eve, de croiser figures cocasses et poses allégoriques, de plagier la peinture ou se réapproprier les rituels religieux et mystiques. À leur sauce, bien sûr…

Séquence hors catégorie avec De Anima de Virgilio Sieni qui, s’il décontenança une partie du public (costumes et décor cheap…), a fait montre d’une écriture maniériste baroque dont lui seul a le secret.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI et AGNÈS FRESCHEL
Décembre 2013

Photos : Henri-Michaux-Mouvements-interprètes-Gérard-Reyes-Mariusz-Ostrowski-James-Viveiros-Lucy-may-Lucie-Mongrain-Leon-Kupferschmid-Carol-Prieur-photo-Sylvie-Ann-Paré et Cie-Reveida-©-Olivier-Houeix-1

Le Festival de danse de Cannes s’est déroulé du 19 au 24 novembre au Palais des Festivals, Théâtre Croisette et Théâtre de la Licorne