Vu par Zibeline

"Ligne de crête" au Théâtre des 13 Vents à Montpellier

Échos d’éco

On était prévenus : la dernière création de Maguy Marin serait ouvertement politique, il allait y être question de capitalisme, de néolibéralisme, et donc de surconsommation et d’asservissement généralisé. Étonnamment, la chorégraphe, aux partis pris formels tellement puissants et stimulants, semble se sentir dans l’obligation de se justifier d’avoir eu l’idée si saugrenue de vouloir faire un spectacle politique. Comme si c’était un gros mot. Alors elle s’arme de citations : le philosophe Frédéric Lordon, économiste atterré est amplement convoqué ; Marx sera aussi de la partie (avec Freud et Zidane).

L’hyper consommation donc. L’aliénation de la vie de bureau. L’open space qui multiplie les solitudes. Les six interprètes vont et viennent. Pas d’interactions. Dans ce temple de la production dématérialisée, personne ne travaille. Téléphone vissé à l’oreille. Grignotage compulsif de chips ou popcorns. Regards robotisés. Démarche mécanique. Son assourdissant, débilitant de régularité : le moteur d’une photocopieuse tourne, cercle infernal, rythmé par les flashs de lumière blanche, gyrophare d’une urgence factice.

Peu à peu, au fil des allers et venues des six étranges pantomimes, l’espace se remplit. Chacun apporte des objets. Toujours et encore. D’abord utilitaires (ordinateurs, pots à crayons, papier toilette, eau), et puis ça recommence, le temps s’épaissit avec l’empilement des packs de bières et de gâteaux d’apéro, puis l’étanchéité des activités se rompt, les loisirs envahissent les bureaux (bouées, fusil de chasse, perruques…), le portrait de Marx tombe trois fois de suite, les bibelots s’amoncèlent, un gilet jaune point au fond, un cochon est posé devant la carte de l’Union européenne, les paquets de céréales forment des murs, toujours plus, encore, au-delà du trop.

Alors le cri d’alarme de Ligne de crête résonne en écho. Les objets rebuts deviennent des rébus d’objets. Georges Perec veille. Les choses parlent. Le Tango du vidéaste polonais Zbigniew Rybczyński tourne lui aussi en boucle. On se sent moins seul.

ANNA ZISMAN
Février 2019

Ligne de crête a été joué les 6 & 7 février au Théâtre des 13 Vents à Montpellier, co-accueilli avec la Saison Montpellier Danse

Photo : LIGNE-DE-CRETE-2© Cie Maguy Marin