Le Mucem expose la démesure de notre civilisation capitaliste, à travers l'objectif de 110 photographes

Écarquiller les yeux de la civilisationVu par Zibeline

• 2 juillet 2021⇒15 août 2021 •
Le Mucem expose la démesure de notre civilisation capitaliste, à travers l'objectif de 110 photographes - Zibeline

Dans l’exposition Civilization, cent-dix photographes témoignent de l’hubris1 humaine.

Dans les derniers jours de juin, la station météorologique de Lytton, au Canada, relevait un record de 47,9°C. De quoi faire se soulever le bitume. Comme le dit l’hydrologue Emma Haziza, « le béton est absolument incapable de tenir ces températures. ». Avant de préciser ses conclusions face à un tel emballement du chaos climatique : « Je pense que l’on n’est pas sur une échelle de 10 ans. Je suis jour après jour les états de sécheresse et d’inondation dans le monde. Je pense qu’on est sur une échelle de 3 ans maximum. Le système est en train de s’emballer complètement et on ne s’en rend pas compte. »

À vrai dire, si : de plus en plus de terriens réalisent que l’ère de la dislocation approche, même si l’on peine à en imaginer les conséquences, et que les pays riches, responsables en grande partie de la situation, sont fort loin de prendre les mesures nécessaires. L’exposition Civilization, à voir au Mucem jusqu’au 15 août, devrait aider à la prise de conscience. Cent-dix photographes, originaires des cinq continents, ont apporté leur témoignage. « Nous aimons penser la photographie comme les yeux de la civilisation », explique Holly Roussell, commissaire indépendante américaine, basée en Chine. Son collègue William Alexander Ewing, canadien vivant à Londres, spécialiste de ce medium, opine : artistes ou photojournalistes observent, documentent tout, en s’appuyant sur le travail mené par leurs prédécesseurs depuis les expérimentations de Nicéphore Niepce. « Aucune époque ne peut se prévaloir d’un témoignage pictural aussi vivant et détaillé. »

Mesurer la démesure

C’est bien ce qui surprend au premier chef quand on aborde les deux cents tirages originaux  présentés. Beauté et harmonie ne sont pas absentes de cette mosaïque qui, par bien des aspects, suscite l’effroi. Exactement comme lorsqu’on longe en voiture, un soir d’été, les paysages industriels de Berre l’Étang, avec toutes ces lumières propres à hypnotiser le voyageur, oublieux ou inconscient de leurs ravages massifs sur l’environnement et la santé alentours. Accrochée aux cimaises, une vue de Shanghaï prise par Michaël Wolf : un « simple » immeuble, étage après étage, fenêtre après fenêtre. Nous allons bientôt atteindre les 10 milliards d’êtres humains, rappelle un cartel, et, depuis 2008, sommes plus nombreux à habiter en ville que dans les zones rurales, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité. Les terrifiantes vagues de Mexico, ouragan de béton capté par Pablo López Luz, s’apprêtent à déferler sur les innocents visiteurs, nombreux à les montrer du doigt, à héler leurs proches pour leur désigner cette spectaculaire image. L’ironie de Crowd, œuvre de Cyril Porchet, est perceptible : aussi belle qu’un tableau coloré, elle figure une foule dont des pans entiers sont effacés par le temps de pose, comme si l’outil « doigt » des logiciels de retouche était venu les gommer.

Tout ça pour ça

Bien-sûr, Civilization montre des terminaux d’aéroports dignes d’un film de science-fiction, des nœuds d’autoroute tentaculaires, les gigantesques motifs circulaires de l’agriculture industrielle. Est-ce bien ce monde-là dans lequel nous vivons ? Goliat, plateforme pétrolière haute de soixante étages, déborde du cadre d’une photographie prise par Jo Choonman. Les containers de transport, sur un cliché d’Alex MacLean, semblent si petits vus du ciel, si nombreux qu’on dirait une caisse de Legos bien rangés : chacun pesant des tonnes, ils sillonnent en fait toutes les mers du globe au gré des marchés financiers.

Pourtant, les images qui décrivent au mieux le destin tragi-comique de l’humanité contemporaine sont les moins spectaculaires. Le miroir aux alouettes du marketing auquel s’intéresse Patrick Weidmann, illustré par « le scintillement de la lumière sur le plastique et le métal ». Les flots de bouées emportées par une fausse « rivière sauvage », entre deux rives de béton, dans un parc d’attraction en Floride. Les passagers, figés dans leur passivité par Reiner Riedler, déclenchent un rire nerveux. Sommes-nous si navrants ? Indéniablement, semble penser cet ours polaire du zoo de Rotterdam, observant sur une photographie de Sheng-Wen Lo la horde de visiteurs pressés de voir derrière une vitre un animal dont l’habitat naturel est en train, irrémédiablement, de fondre.

Quel avenir ?

Les commissaires de l’exposition l’ont répartie en huit sections : la bien nommée Ruche, sur les lieux où nous vivons ; Seuls ensemble, qui s’intéresse aux relations sociales ; Flux, à la circulation des biens, personnes, idées ; Persuasion, dévoilant les mécanismes de manipulation ; Contrôle, relative à l’autorité, au pouvoir ; Rupture, sur la perspective de l’effondrement et les risques croissants de conflits ; Évasion, consacrée aux futiles et dérisoires modes de divertissement contemporain ; pour finir sur Après, perspectives d’avenir en suspens.

Dommage : la dernière salle arbore un envol à la puissance phallique totalement hors sol, c’est le cas de le dire. Immortalisé par Michael Najjar, il s’agit de l’ascension orbitale de la fusée Ariane. « Le photographe estime que la survie de l’espèce humaine pourrait dépendre de la terraformation et que nous devons étendre notre cadre de référence existentiel, purement terrestre, à l’espace », lit-on à côté. Comme si on voulait nous suggérer l’idée que l’avenir de l’humanité est dans la colonisation d’autres planètes, après que la terre aura été rendue invivable, et abandonnée à des répliques de Wall-E. Un espoir illusoire matériellement et dangereux idéologiquement. Il eût mieux valu clore sur la vue du magasin de vêtements Brooks Brothers, dans l’objectif de Sean Hemmerle, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. New York, derrière la vitrine, est à feu et à sang, mais les piles de chemises sont encore bien rangées sur leur étagère. Une parfaite métaphore du monde à venir si rien n’est fait pour parer aux catastrophes annoncées.

GAËLLE CLOAREC
Juin 2021

1 Mot grec désignant le crime d’orgueil commis par les hommes rêvant de transgresser la condition humaine, fatalement puni par le destin.

Civilization
Quelle époque !
jusqu’au 15 août
Mucem, Marseille

Photos :  Vue aérienne de la ville de Mexico XIII série Terrazo 2006 -c- Pablo Lopez Luz ; Rivière sauvage Floride série Fake Holidays Fausses vacances 2005 -c- Reiner Riedler ; Magasin Brooks Brothers World Trade Center 12 septembre 2001 -c-Sean Hemmerle

Le Mucem expose tous azimuts !

Depuis sa réouverture post-confinement, le musée des civilisations, de l’Europe et de la Méditerranée présente de nouvelles expositions. Retours ici sur Les Résistances de A à Z, Déflagrations. Dessins et violences de masse, Le Grand Mezzé et Le désir de regarder loin.

Mucem
Môle J4
13002 Marseille
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