My dinner with André : Damiaan De Schrijver et Peter Van den Eede, cabotins de génie, sur la scène du Merlan

D’un Dinner l’autreVu par Zibeline

My dinner with André : Damiaan De Schrijver et Peter Van den Eede, cabotins de génie, sur la scène du Merlan - Zibeline

Damiaan De Schrijver et Peter Van den Eede (des Cies flamandes TG Stan et De Koe) sont des monstres de la scène, cabotins de génie. Ils jouent un spectacle étrange, d’après un film de Louis Malle sur le théâtre (My dinner with André 1983) où Wallace Shawn et André Grégory conversaient en un long huis clos, parlant d’esthétique et de choix de vie, rapportant une conversation qu’ils avaient réellement eue… Les deux acteurs en ont fait, en flamand en 1998 puis en français en 2005, un spectacle fleuve, de 3h30, qui reprend presque intégralement le dialogue du film. Surtout la partie d’André Grégory metteur en scène disciple de Grotowski, qui raconte avec force détails et logorrhée ses expériences mystiques de théâtre cérémonie. Une conversation qui fleure bon les années 70, leur enthousiasme pour la communauté et la transe créative.

Le dialogue devenu théâtral est franchement long et pas toujours intéressant : l’intérêt du film de Louis Malle était qu’il traquait les visages, de face et dans les miroirs. Mais ce qui frappe dans le discours d’André, c’est le fort rejet de la consommation, de la fabrique du spectacle, d’une société qui nous endort par son flot d’information et tue en nous les cultures ancestrales au profit d’une globalisation annihilante. Wally, si rationnel, en sort ébranlé, sinon convaincu.

Qu’en est-il à la fin de la pièce, rendue par sa forme à un autre jeu de miroirs ? Il est question du théâtre sur une scène cette fois, mais transformée en restaurant où chaque soir deux cuisiniers préparent en direct et servent un repas en 4 services… La consommation devant un public qui ne mange pas renvoie à la participation théâtrale, dont il est question dans le dialogue du film. D’un geste répété et drôle, André empêche Wally de porter le vin, la nourriture à sa bouche. Les deux comédiens introduisent une distance entre les personnages, réels, qu’ils jouent, et leur réalité : Grotowski est mort, et ce Dinner a lieu au présent. Les deux acteurs se coupent la parole, font référence au texte épais qu’il reste à dire. C’est drôle, même si le propos esthétique sur le théâtre a vieilli… et puis vers la fin, quand la conversation prend un tour plus ontologique, qu’il est question de toucher à ce détachement de soi que l’on vit lorsqu’on joue, qu’on jouit ou qu’on meurt, on comprend pourquoi ils ont repris, et remâché, et épaissi ce dialogue : seule la distance décalée, et le ressassement, et la fatigue, pouvaient nous amener aussi près de l’essence entrevue du théâtre.

AGNÈS FRESCHEL
Mai 2016

My dinner with André a été joué au théâtre du Merlan, Marseille, du 26 au 29 avril

Photo : My dinner with André © Tim Wouters

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