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Retour sur le festival de culture chorégraphique + de danse à Marseille

Dubois, vers nos douleurs encore vives

Retour sur le festival de culture chorégraphique + de danse à Marseille - Zibeline

On reconnaît un grand artiste au fait qu’il déplace son art. Comme Olivier Dubois, danseur au corps inattendu, chorégraphe des élans et des concepts, qu’il met en espaces, toujours politiques

Michel Kelemenis invitait le directeur du Ballet du Nord en son KLAP et aux Bernardines, pour trois petites formes. Un duo d’abord, Prêt à baiser : deux hommes assis sur un banc se regardent, approchent imperceptiblement leurs corps puis la musique éclate et leurs lèvres se joignent, et ne se quitteront plus durant les 40 minutes du Sacre. Sur cette musique mémoire de la danse, qui depuis plus d’un siècle fait surgir la sauvagerie dans cet art jadis policé, les corps dansent le désir, se goûtent, s’imprègnent, se caressent et se brutalisent. La pièce est volontairement irritante dans son rapport au temps, jouant au début sur une attente presque insupportable, retardant chacune de ses progressions vers l’étreinte, puis mettant tout à coup les corps entiers en jeu, en lutte, ménageant dans les dernières minutes une succession d’effets finals… Sans doute la danse à deux depuis toujours ne dit que cela, le désir, et comment le corps sort de lui-même pour, un instant, atteindre l’autre.

À nos faunes, autre duo masculin sur les 12 minutes de Debussy, nécessite plus d’érudition : Olivier Dubois explore cette figure étrange incarnée à sa création par Nijinski, incroyablement provocateur en 1912 : le virtuose renonçait à « danser » pour figurer, en 2D comme sur un vase antique, une sexualité hybride et fétichiste. Olivier Dubois reprend mot à mot la gestuelle, corps de face, têtes et bras de profil, mais au lieu d’observer les nymphes il danse avec un homme, en parallèle presque jusqu’au bout, où ils s’allongent non sur une écharpe dérobée mais la main sur le sexe, affirmant que la masturbation des faunes est sortie de l’imagerie de la perversion.

Plus politique encore, Mon Élue Noire, avec Germaine Acogny. Cette sublime danseuse de 72 ans, qui a inventé avec Mudra Afrique et invente encore dans son École des Sables la danse contemporaine africaine, est encagée. Elle fume la pipe, danse lentement, évoque toutes les douleurs, les cris, les révoltes, les humiliations, les tortures faites au corps africain. Au bout d’un temps elle dit le Discours sur le colonialisme de Césaire : « ces têtes d’hommes, ces récoltes d’oreilles, ce sang qui fume, on ne s’en débarrassera pas à si bon compte ». Sa cage fume, son corps se vide d’un sang épais et blanc, elle écrit sur les parois, nous regarde. Décidément ce Sacre du Printemps nous parle, années après années, de nos barbaries, de celle que Césaire renvoie en miroir au public de cette femme noire encagée : traiter l’autre en animal, c’est perdre sa propre humanité. La colonisation a produit cela, on ne s’en débarrassera pas à si bon compte. (À lire aussi, complémentaires, nos articles Mémoire vive et Debout les racisés).

AGNÈS FRESCHEL
Avril 2016

Ces trois pièces se sont jouées en mars dans le cadre de + de danse à Marseille, festival de culture chorégraphique produit par le KLAP

Photo : Mon élue noire, Olivier Dubois -c- François Stemmer


Klap
Maison pour la Danse
5 rue du Petit Versailles
13003 Marseille
04 96 11 11 20
http://www.kelemenis.fr/


Théâtre des Bernardines
17 Boulevard Garibaldi
13001 Marseille
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/